«Non, ce n'est pas vrai! C'est si beau!» s'exclame Olga, 19 ans, avec une moue désolée. Le cri surgit du coeur: la jeune Zurichoise vient d'apprendre que l'installation lumineuse de Noël sur la Bahnhofstrasse ne sera plus l'année prochaine. «Elle me manquera. Hier, en attendant le tram, je suis restée le nez en l'air, à l'admirer. Lorsqu'il fait nuit, on dirait vraiment un ciel étoilé…» Sternenhimmel, c'est ainsi que les Zurichois appellent l'éclairage, en référence sans doute à la nuit étoilée de Provence peinte par Vincent Van Gogh. Avant que la nostalgie ne s'installe définitivement, les passants ont jusqu'au 2 janvier prochain pour profiter encore de l'installation qui éclaire, comme chaque Noël depuis trente-trois ans, la rue la plus huppée de Suisse.

«Baldaquin de lumière»

Plus de trente ans, c'est long. Il faut dire que l'éclairage avait fait mouche par son efficace simplicité. Dans les années 60, les étoiles et autres croissants de lune qui éclairent la rue sont d'une banalité indigne du rang que veut tenir la rutilante artère commerçante. La Vereinigung Zürcher Bahnhofstrasse, l'association des propriétaires et des locataires, décide de renouveler l'éclairage de Noël. Le projet proposé par Charlotte Schmid, Paul Leber et Willi Walter remporte les suffrages. Le trio zurichois imagine ce «baldaquin de lumière», une enfilade de rangées auxquelles est suspendu un total de 20 640 ampoules, offrant à la rue un effet de quadrillage lumineux. L'installation allumée pour la première fois en décembre 1971 contribue à la renommée internationale de la Bahnhofstrasse et se voit copiée par d'autres villes du monde.

«Tout change»

Comme Olga, de nombreux Zurichois y sont attachés et regrettent sa disparition annoncée. Ottilia, dont la petite-fille est hypnotisée par la vitrine du royaume des jouets qu'est le magasin Franz Carl Weber, au 62 de la rue, se tourne vers les guirlandes. «C'est joli, pourquoi les changer? Oui, je regrette. Ils ont dit que la prochaine installation serait moderne», ajoute-t-elle, dubitative. «C'est vrai, certains Zurichois sont tristes. Mais il y en a beaucoup d'autres qui sont curieux et ont hâte de voir la nouvelle, sourit Heidi Mühlemann, responsable des relations publiques de l'association fondée en 1955, et qui compte aujourd'hui quelque 165 membres. Tout change, les magasins changent… nous nous sommes dit que c'était peut-être le moment de changer», explique-t-elle. Tandis que les vitrines se faisaient plus étincelantes, les rues adjacentes s'inspiraient de la Bahnhofstrasse pour leurs illuminations, lui faisant perdre un peu de son éclat si unique. De plus, l'installation vieillit. L'idée d'un nouvel éclairage est lancée, même si, devant le flot de protestations, l'association promet de renoncer si aucun projet ne sort réellement du lot.

De l'avant-garde, mais dans la continuité

En mars 2002, un concours international est lancé pour tâter le terrain. Cinquante-six architectes et designers d'éclairage répondent à l'appel, parmi lesquels le jury choisit 11 équipes susceptibles de présenter un projet. A l'unanimité, en septembre 2003, le jury élit celui des jeunes Fabio Gramazio et Matthias Kohler, diplômés de l'ETH-Zurich et concepteurs du pavillon «sWish» à Expo.02. Un choix approuvé à la majorité absolue par l'association: seuls deux membres voteront pour conserver l'installation actuelle.

The World's Largest Timepiece est une sculpture lumineuse composée de barres verticales en fibre de verre de 7 mètres de longueur. Les 275 tubes en enfilade donnent cette perspective de bande de lumière courant sur la rue. Eclairés par des LED, les tubes sont contrôlés par ordinateur. «Plus il y aura de gens dans la rue et plus la bande de lumière sera mobile, explique Matthias Kohler. Mais le mouvement sera toujours lent: ce sera comme regarder des nuages passer dans le ciel. Ce devrait être assez émouvant.» Par ailleurs, plus on approchera du 25 décembre et plus l'éclairage sera intense. Jury et association adorent ce projet avant-gardiste, que ses créateurs voient comme une continuité de l'installation actuelle. «Il y a trente ans, le baldaquin de lumière était une installation assez radicale, loin des traditionnelles petites étoiles. C'est parce que nous l'aimons que nous avons décidé de participer au concours. Nous avons gardé son esprit, son amplitude dans l'espace», explique Matthias Kohler.

Un ciel étoilé au rebut

L'installation, un temps envisagée pour cette année a été reportée en 2005, afin de correspondre avec le jubilé de l'association, qui versera 1,53 des 2,3 millions de francs nécessaires à l'installation. Pour le reste, un accord a été passé à hauteur de 900 000 francs avec l'électricité de la ville et des sponsors comme Credit Suisse, Morgan Stanley, UBS et la Zürcher Kantonalbank mettront la main à la poche.

L'année prochaine, le Sternenhimmel disparaîtra complètement: un postulat qui demandait à transférer le baldaquin dans la Langstrasse est tombé à l'eau, le matériel s'avérant par trop vétuste. Mais certains, comme Irmengard, qui vit à Zurich depuis trente-deux ans, se réjouissent. «Chaque année, c'est la même chose, il était vraiment temps que ça change! Le nouvel éclairage va donner une nouvelle vie à la Bahnhofstrasse.»