Héritage

Bal des prétendants autour de la fortune de la marquise

Les fils de la marquise de Moratalla, une richissime héritière espagnole à la descendance suisse, se déchirent par avocats interposés depuis bientôt 20 ans. Le fils biologique a déposé mi-juillet une plainte contre son frère d’adoption pour séquestration de leur mère. Enquête sur un conflit familial hors du commun

Mais où est donc passée la marquise de Moratalla? Cette aristocrate espagnole est l’une des plus grandes propriétaires de chevaux de course de France. Sa famille réside à Lausanne et à Zurich, et ses millions sont gérés par des banquiers suisses.

Ses deux fils, biologique et adoptif, affirment chacun vouloir lui venir en aide et pointent du doigt les malversations de l’autre. Depuis presque vingt ans, ils se déchirent par l’intermédiaire de leurs avocats au sujet de sa succession. Un conflit qui a rebondi cet été suite à la publication d’un article dans le journal français Sud-Ouest, suggérant que la marquise est retenue prisonnière chez elle.

Le fils biologique de la marquise, Forester Labrouche, a déposé une plainte le 13 juillet contre son frère d’adoption, German De la Cruz Cabeza de Vaca, pour séquestration de leur mère auprès du procureur de Bayonne. Le Lausannois accuse également son cadet de 28 ans d’abus de faiblesse et d’usage de faux.

Forester et Stéphanie Labrouche, sa femme, racontent au Temps que la marquise les a appelés au secours: «Elle a découvert que German voulait la mettre sous tutelle et elle y est opposée. Nous sommes donc allés chez elle, en personne. Il était convenu que l’on revienne le lendemain, mais nous nous sommes retrouvés devant un portail fermé.» C’est à partir de cet événement que la plainte est déposée. Les deux frères n’entretenaient aucune relation auparavant, du fait de leur différence d’âge et d’éducation.

Le fils adoptif a quitté son domicile zurichois au début de l’été pour s’installer auprès de sa mère à Biarritz, dans le domaine de Coumères, une propriété datant du XIVe siècle. Depuis mi-juillet, le couple Labrouche, qui possède de somptueuses résidences à Lausanne, Pully, Rougemont et Gstaad, a l’interdiction d’y entrer. «Ma belle-mère ne répond ni à l’interphone, ni au téléphone», s’inquiète Stéphanie Labrouche.

Des consignes qui auraient été édictées par German De la Cruz Cabeza de Vaca auprès du personnel de maison, selon Sud-Ouest. «Il dit qu’elle ne veut pas nous parler, mais il ne nous la passe pas pour qu’elle nous le dise», s’étonne cette ancienne banquière suisse. Elle précise que la plainte ne vise pas la marquise, mais German De la Cruz Cabeza de Vaca et Markus Frey, le banquier zurichois de sa mère qui gère sa fortune: «La marquise lui réclame ses sous et il refuse de les lui donner.»

Casaque rouge et toque vert pomme

Soledad Cabeza de Vaca Leighton, plus connue sous le nom de marquise de Moratalla, a 87 ans. Figure célèbre dans le sud de la France, où elle a vécu la plupart du temps, elle est également connue au niveau national grâce à ses écuries. Sur les pistes hippiques, la casaque rouge et la toque vert pomme sont ses emblèmes.

Les chevaux ont toujours été présents dans l’histoire de cette famille. La marquise avait un frère, Alfonso de Portago. Neveu du roi d’Espagne et marquis de Portago, ce play-boy était ami d’un jour des plus belles vedettes hollywoodiennes. Il est décédé à 27 ans au volant de sa Ferrari lors du Mille Miglia, une mythique course automobile italienne, en 1957.

C’est lui qui a offert à la marquise de Moratalla sa première jument, Cassandre. Rapidement fécondée par un pur-sang, cette dernière donne naissance à un cheval de compétition nommé Blacklock.

Ce poulain remporte, entre autres, le grand prix de Merano en 1962 et le prix du président de la République en 1965. Avec les gains remportés, Soledad Cabeza de Vaca Leighton fait construire les premiers boxes de son empire, composé de plusieurs écuries en France et en Angleterre. En 1988, elle remporte le Prix du Jockey-Club et devient par la même occasion la première propriétaire de chevaux, devant l’émir de Dubaï Mohammed Al Maktoum. Elle a plus de 5000 victoires à son actif.

Un héros de la guerre sous-marine

Le patriarche de la dynastie Moratalla, Antonio Cabeza de Vaca, était un cavalier de polo reconnu. Aristocrate espagnol, ami du roi d’Espagne, le marquis de Portago et de Moratalla était aussi le meilleur golfeur d’Espagne et un plongeur de combat lors de la guerre civile espagnole. Situé du côté franquiste, il a notamment fait exploser deux sous-marins en allant lui-même placer les mines.

Il a épousé Olga Béatrice Leighton, la mère de la marquise, quelques mois après la mort de son premier mari, un milliardaire américain. Cette infirmière anglo-irlandaise hérite de ce premier mariage avec Frank J. Mackey, cofondateur de la banque HSBC, d’une fortune qu’elle choisit de confier à Hugo Frey, gestionnaire suisse, et à son fils, Markus Frey.

Olga Béatrice Leighton lègue à sa mort en 1980 une somme considérable à sa fille, «chiffrée à 150 millions de francs en 1957», précise Bertrand Favreau, l’avocat du couple Labrouche. Et d’ajouter: «Ses dernières volontés étaient ambiguës. Elle les a changés à plusieurs reprises au cours de sa vie.» Sa succession a ainsi donné lieu à plusieurs procès en Suisse, en France, en Espagne, au Liechtenstein et au Royaume-Uni.

Un ultime testament disparu?

En 2004, le couple Labrouche accusait la marquise de Moratalla et les banquiers Frey de la disparition du dernier testament d’Olga Leighton, écrit sur son lit de mort, dans lequel elle léguait, soi-disant, l’ensemble de sa fortune à son petit-fils Forester Labrouche.

«C’est Madame Leighton qui l’a élevé. Elle voulait que tout lui soit légué. La marquise n’était pas maternelle et s’occupait de ses chevaux. Aujourd’hui il y a un fils adoptif, mais à l’époque, il n’y avait qu’un seul petit-fils», soutient l’avocat du couple Labrouche.

Dans les années 1980, Soledad Cabeza de Vaca, descendante du conquistador Alvar Nunez Cabeza, décide d’adopter un enfant colombien, German. «Ils sont très proches et partagent la même passion pour les animaux. A la différence de Forester Labrouche, lui a toujours grandi avec elle en Suisse comme en France», expliquent Romain Jordan et Ronald Asmar, les avocats genevois de German De la Cruz Cabeza de Vaca.

Des accusations de faux mandat et de faux témoignage

Chacun y va de son argument. Alors que l’avocat du couple Labrouche dénonce l’utilisation d’un faux mandat de protection future, les avocats de German De la Cruz Cabeza de Vaca dénoncent l’utilisation d’un faux témoignage. Le fils adoptif utilise «un document qui a été annulé par le tribunal de protection des adultes de Genève le 11 août faute d’authentification devant notaire. Mais il a été a été homologué à Bayonne. Depuis, German et Markus Frey prennent toutes les décisions», assure l’avocat du couple.

Pour maîtres Romain Jordan et Ronald Asmar, «cela fait vingt ans que Forester Labrouche, motivé par sa femme, traîne sa mère au tribunal et il n’a jamais obtenu gain de cause».

En 2004, une gouvernante de la marquise a été reconnue coupable de faux témoignage devant le tribunal du canton de Vaud et a écopé de six mois de prison avec sursis. «Aujourd’hui, la procédure genevoise repose sur le témoignage d’une «amie proche», employée au Domaine et depuis un certain temps en conflit avec la marquise notamment pour des questions d’argent», assurent les avocats genevois du fils adoptif.

Cette vieille amie est désormais interdite d’accès à la maison de la marquise. «Elles jouaient à la pelote basque et au bridge depuis plus de quarante ans. C’est une cassure très importante», souligne Me Bertrand Favreau. «Notre combat, c’est que ses biens soient gérés par quelqu’un de neutre si elle ne peut plus le faire elle-même. Mais pas par ceux qui la spolient», résume l’avocat du couple Labrouche.

Procédure de curatelle ou de tutelle envisagée

Du côté de la justice française, le procureur de Bayonne Marc Mariée estime que «les auditions vont être longues et détaillées. Il faudra entendre toutes les personnes concernées.» Le juge d’instance a également été saisi, cette fois d’une procédure civile, afin de savoir si la marquise a, ou non, besoin d’être protégée dans les actes de sa vie courante.

«Est-elle encore capable de pourvoir à la défense de ses intérêts?», s’interroge le procureur. Un expert a été désigné. «Son rapport devra déterminer si une procédure de curatelle ou de tutelle est nécessaire ou non», détaille-t-il.

Pour la belle-fille de la marquise, Stéphanie Labrouche, «c’est évident que German est guidé par une motivation financière. Il n’agit pas ainsi par amour de sa mère, ou sinon il ne la mettrait pas sous tutelle à son insu.»

La marquise a désigné son fils adoptif comme son mandataire

Cette déclaration fait sourire les avocats de la partie adverse: «Nous contestons catégoriquement cette version des faits et une plainte pénale a été déposée pour diffamation. Ce sont les Labrouche qui demandent sa mise sous tutelle. C’est absurde, German s’occupe d’elle depuis longtemps. Elle lui fait confiance et l’a choisi lors de la préparation de sa succession.»

La marquise a désigné son fils adoptif comme son mandataire lors de la signature d’une demande de protection future en 2012. Il semble qu’elle ait pris ses dispositions au cas où elle ne serait plus à même de prendre ses propres décisions. «Cela déplaît à Forester Labrouche, mais il a touché plus de 60 millions de francs à 40 ans suite au décès de sa grand-mère, il n’est pas oublié», ajoutent les avocats genevois.

Frappée par la maladie d’Alzheimer

Aujourd’hui, les choses semblent s’être dégradées pour la marquise. «Le couple Labrouche est allé chez elle pour la forcer à signer des documents d’annulation du mandat. Mais elle n’en est pas capable. Elle souffre désormais de la maladie d’Alzheimer, confient les avocats genevois. Elle n’est pas séquestrée. Elle reçoit régulièrement des amis, mais elle ne veut pas voir le couple Labrouche. Elle répète qu’ils sont mauvais pour elle et qu’ils vont réussir à la tuer à force de procédures. Elle les surnomme les ennemis.»

Les avocats de German De la Cruz Cabeza de Vaca, qui se sont rendus à Biarritz en août, ont reçu la confirmation par l’intermédiaire du médecin de la marquise que «depuis que German est à ses côtés la patiente présentait un état plus tranquille, équilibré et stable. Elle bénéficie d’une assistance médicale adéquate.»

Ils rappellent que «pour l’instant, il n’y a pas encore eu de débat contradictoire. Nous déposerons nos observations d’ici le 7 septembre prochain.» Une étape, enfin, vers la conclusion de ce conflit interminable?


Une émission de TV de 2010 sur le sujet:

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