Sur les rives ombragées de la Glâne, les arbres frissonnent caressés par la brise. Quelques traits de lumière scintillent sur l'eau frémissante. Au bout d'une allée en gravier, des galets ronds conduisent à un vieux pont de pierre arqué. Le parapet irrégulier de tuf, perforé par les intempéries, donne tout son charme à l'édifice. En contrebas, on distingue les écluses moussues d'un moulin. Et à l'abri de la forêt, de l'autre côté de la rive, se dresse la minuscule chapelle Sainte-Apolline. Quelques fleurs déposées sous le porche de bois témoignent toujours de la ferveur locale. La seule pièce est inaccessible, fermée par une porte en croisillons de fer forgé. A l'intérieur, on distingue un retable à la peinture maladroite et une corde pendouillante, qui sert à sonner la cloche perchée dans un clocheton conique.

«Cette chapelle est attestée depuis 1147. Elle est consacrée à la martyre sainte Apolline, mise à mort en 249 après qu'on lui eut arraché toutes les dents. Déjà utilisé par les Celtes, ce passage sur la Glâne, juste en dessous de Villars-sur-Glâne, était incontournable entre Fribourg et Bulle jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. La chapelle, construite sur un carrefour, était souvent un moyen de rassurer le voyageur avant d'entreprendre un périple ou de traverser un point clé», explique Serge Gumy, auteur de l'ouvrage Chapelles fribourgeoises, 16 randonnées d'un clocheton à l'autre.

Sur une route historique conduisant à Compostelle, le périple se poursuit dans une forêt. Un chemin creux serpente le long d'une colline sous la fraîcheur bienveillante d'un sous-bois touffu. Du clair-obscur, le sentier s'extirpe et débouche sur une large allée de chênes. De là, on aperçoit déjà la chapelle de Muëses, installée à côté d'une ferme. Cette construction est l'exemple typique d'une chapelle votive de 1673. Emprisonné à Lisbonne, Jean-Pierre Mannly fit à cette époque le vœu de remercier le Ciel s'il était remis en liberté. Lorsque ce fut le cas, il s'exécuta et fit construire cette église, qui abrite un retable dédié à Notre-Dame libératrice.

En quittant le domaine agricole, on ne peut qu'apercevoir le Sacré-Cœur de Posieux, planté fièrement sur un mamelon herbeux parsemé de quelques arbres. Mais qui se rappelle encore de la symbolique du lieu de culte? Plus grand monde. Le 24 mai 1853, 15 000 personnes se réunissent pourtant sur la colline du village. Motif: lutter contre la prise de pouvoir des radicaux à Fribourg, dont la politique anticléricale crée la controverse. L'assemblée de Posieux va marquer le déclin de l'emprise radicale sur le canton, dont le régime s'écroulera en 1856. Et la chapelle de Posieux est le symbole de la résistance victorieuse des conservateurs. Un éloge pictural hallucinant est ainsi imprimé sur les murs intérieurs de cet édifice grandiloquent. «C'est un mausolée politique et religieux, explique Serge Gumy. Les fresques d'Oscar Cattani glorifient les autorités de l'époque, comme lors d'une dictature.» En effet, l'abbé Bovet, le chanoine Chorderet ou l'évêque Marius Besson côtoient les figures réactionnaires emblématiques de l'époque comme Georges Python, l'un des pontes de la république chrétienne.

Posat, Chavannes-sous-Orsonnes, Berlens et son pèlerinage de Notre-Dame de l'Epine: le parcourt se poursuit en traversant les sentiers de campagne de la Sarine et de la Glâne pour aboutir à Romont. Une balade de plus de six heures sur les chemins creux. Serge Gumy, correspondant au Palais fédéral pour la TSR, propose ainsi 16 itinéraires visitant diverses régions du canton de Fribourg. Le val de Charmey, l'Intyamon, Fribourg, la Singine ou encore la Broye, partout des tracés s'immergent dans le monde des chapelles. L'ouvrage part notamment à la découverte de la tradition agricole du canton, où un saint Garin, ancien évêque de Sion du XIIe siècle, était par exemple évoqué pour la protection du bétail. Mais les formes votives, protectrices, mystiques, curatives ou politiques des chapelles sont d'autres d'éléments à découvrir dans ces balades. Chacun étant libre de concocter sa visite.

Et ce guide des chapelles fribourgeoises n'est ainsi pas réservé aux seuls pèlerins. Les amoureux de la marche et de l'histoire trouveront également leur compte. Serge Gumy ne prend d'ailleurs pas parti. «Je suis attentif à l'histoire des gens et passionné par tous ces fidèles qui tentent de donner une cohérence à un monde qui n'en possède pas. Je respecte cette recherche spirituelle. Même si je ne suis pas croyant. Reste que toutes les marches que j'ai effectuées pour préparer cet ouvrage renvoient automatiquement à votre intérieur. Aujourd'hui, ces chapelles font partie de ma vie et plus seulement du paysage», conclut-t-il.