Le sculpteur bâlois Peter Fürst a eu un double coup de foudre en 1977: pour sa future femme et pour le Jura. «Avec Liuba Kirova, une artiste peintre bulgare, nous ne nous comprenions qu'en français. Nous avons choisi de vivre dans le Jura, où j'ai senti un fantastique mouvement créatif.» Les Jurassiens mettaient alors en place leur canton.

Peter Fürst et Liuba Kirova vivent depuis 1978 dans le hameau de Séprais entre Boécourt et Delémont. Même s'ils ne cachent pas un certain désenchantement vingt ans après, ils constituent peut-être le prototype de Bâlois que le Jura aimerait courtiser. Le président du gouvernement Jean-François Roth entend, en effet, présenter son canton comme la banlieue sud de Bâle.

«A Bâle, j'avais le sentiment d'avoir tout obtenu, explique Peter Fürst. Mon entreprise de publicité m'avait comblé. En rencontrant Liuba, j'ai eu envie de repartir en tant qu'homme et artiste libre, hors de toute notoriété. En venant dans le Jura, j'ai cherché la confrontation avec un terrain vierge.»

L'artiste juge intéressante la proposition Roth de rapprocher les régions jurassienne et rhénane (lire Le Temps du 22 janvier). Mais en l'état, il n'y croit pas vraiment. Il considère que le Jura est «en léthargie. Il subsiste, précise-t-il, des restes d'une vieille mentalité anti-alémanique qu'il faut bannir au plus vite. Le Jura doit miser sur ses atouts, touristiques notamment, et ne pas imaginer qu'il déplacera l'industrie bâloise. Il doit en outre être davantage présent à Bâle, dans les médias notamment. Le délégué à l'information devrait fournir, une fois par semaine par exemple, un sujet sur la vie des Jurassiens.»

Perception positive

Peter Fürst sait que rien ne sera facile. Pour fortifier les relations Jura-Bâle, il a mis sur pied dernièrement une exposition d'artistes jurassiens sur les bords du Rhin. Invité, le gouvernement de Bâle-Ville n'a pas daigné se déplacer au vernissage.

L'appel du pied lancé par le gouvernement jurassien aux Bâlois n'a pas encore emprunté le cours de la Birse. Le grand public n'en a pas eu connaissance. Mais le principe devrait être bien perçu. «Au travers de la Regio Basiliensis et de la Conférence des gouvernements du Nord-Ouest de la Suisse, nous avons déjà des contacts avec le Jura. Et nous les prenons au sérieux, explique le responsable des relations publiques de Bâle-Ville, Felix Drechsler. Il y a certes un problème de langue, mais l'idée jurassienne ne nous fait pas sourire.» Bâle-Ville sait qu'elle a besoin d'alliés pour faire contrepoids aux pôles bernois ou zurichois. «Nous devons concrétiser des projets communs, économiques ou culturels. Beaucoup de Bâlois ont un a priori très positif face au Jura. Nous votons souvent comme lui et le reste de la Suisse romande.» Felix Drechsler imagine pourtant mal ses concitoyens prendre leur baluchon et élire domicile dans le Jura. Bâle-Ville, qui ne compte plus que 192 000 habitants et connaît de gros problèmes financiers, vit déjà mal un exode ravageur vers Bâle-Campagne.

Histoire commune

A Liestal, la proposition jurassienne suscite aussi un intérêt poli. «Nous avons une longue histoire commune avec le Jura, dans l'ancien évêché de Bâle. Nous avons aujourd'hui encore des intérêts communs. Je pense à la défense de la ligne ferroviaire du pied du Jura ou aux liaisons routières», précise Alex Achermann, vice-chancelier de Bâle-Campagne.

«Pour tenter le rapprochement entre Jurassiens et Bâlois, le Jura doit venir avec des projets clairs, par exemple en matière de formation et de santé», lance le député de Bâle-Campagne Robert Piller, jurassien d'origine. «Comme Jean-François Roth, je suis convaincu que le développement du Jura passe par Bâle. C'est une porte vers le Bade-Wurtemberg et l'Alsace. Une région périphérique a tout intérêt à se coller à un centre fort.» L'ancien directeur de la Chambre de commerce de Bâle et coprésident du comité pour le développement de la ligne ferroviaire Bâle-Delémont-Bienne imagine une première coopération forte dans le domaine du rail et de la route.

Des Jurassiens se rendent quotidiennement à Bâle pour y travailler ou faire leurs courses. Les Bâlois sont-ils prêts à faire le voyage dans le sens inverse? «Je n'en sais rien, reprend le libéral Robert Piller. La situation fiscale du Jura apparaît beaucoup trop lourde, pour les citoyens et les entreprises. Il faut aussi casser la barrière des langues. Ce sont aux Jurassiens de faire l'effort.»

Les Bâlois de la ville et de la campagne manifestent donc une sympathie à la fois sincère et réservée envers ce Jura qui se voudrait conquérant. «Cela ne se traduit que par quelques balades le dimanche ou des week-ends en résidences secondaires», constate Robert Piller. Une histoire commune, un respect mutuel et le fait de siéger ensemble dans diverses institutions ne suffiront pas à «draguer» les Bâlois. Lors du rapatriement de l'unité fribourgeoise de Novartis à Bâle, le Jura a proposé aux Fribourgeois contraints de déménager d'élire domicile près de Delémont. Seules deux personnes ont répondu à l'appel. Ambitieuse, l'entreprise jurassienne sera délicate et de longue haleine.