Impitoyable, c'est le mot qui revient le plus souvent pour décrire le banquier Edouard Stern. La mort violente de ce Français de 50 ans, tué par balles à Genève et dont le corps était revêtu d'une combinaison en latex, ne surprend pas beaucoup ceux qui l'ont côtoyé. «Lui-même était un être brutal, cela se voyait dans son regard, dans la gestuelle de son corps. Il était violent dans ses affaires mais aussi envers ses proches», explique un ancien camarade d'études de passage en Suisse.

La liste des rivaux et des ennemis potentiels de celui qu'on dépeint volontiers comme un requin de la finance risque bien de donner le tournis aux enquêteurs. La police est sur les dents, mais rien de concret n'a filtré vendredi de ses investigations. Celles-ci porteront inévitablement sur le profil de la victime. Ses relations dans le monde des affaires et de la nuit.

Trois jours après la découverte du corps d'Edouard Stern à son domicile de la rue Adrien-Lachenal, aucun proche ne s'est encore annoncé pour se constituer partie civile à la procédure. L'homme est resté un solitaire même après sa mort. Des pistes privilégiées par l'enquête, on ne sait encore rien. Il semble toutefois très probable que des saisies documentaires seront ordonnées sur les comptes du défunt afin de débusquer d'éventuels indices ou opérations insolites. Le procureur général, Daniel Zappelli, rappelle que la loi lui interdit de se prononcer sur une procédure en cours d'instruction. Ce dernier précise toutefois qu'aucune pression d'ordre politique n'a été exercée par les autorités françaises dans cette affaire. Un dossier qui reste malgré tout très sensible notamment en raison du profil controversé de la victime.

Héritier d'une dynastie de banquiers remontant au XIXe siècle, Edouard Stern est né le 18 octobre 1954, d'un père juif d'origine allemande et d'une mère catholique mariée en premières noces à Jean-Claude Servan-Schreiber, le fils du fondateur de l'Express. De ses toutes jeunes années, on retient surtout le parcours classique d'un enfant de la grande bourgeoisie, élevé dans un hôtel particulier à Paris, goûtant les joies du ski à Megève. Elève indiscipliné, sombre, difficile, il est aussi dépeint comme un adolescent rebelle.

Il entreprend des études à l'ESSEC (école de commerce) où il laisse un souvenir plus que mitigé. «C'était quelqu'un de très difficile d'accès. Il était distant, très conscient de sa propre importance, hautain», ajoute celui qui fut dans la même promotion qu'Edouard Stern. Avant d'achever ses études et alors qu'il n'a que 22 ans, il devient administrateur de la banque familiale, dirigée par son père Antoine. Son appétit pour le pouvoir va s'affirmer de manière éclatante à ce moment-là. Avec l'aide de ses deux oncles, il n'hésitera pas à éjecter ce père trop dilettante à son goût de son fauteuil. «Cela m'a choqué qu'il puisse en arriver à une telle extrémité», relève encore cet ancien de l'ESSEC. Cette trahison entraînera une longue rupture. Père et fils ne se parleront plus durant quinze ans, et la réconciliation n'interviendra que peu avant la mort d'Antoine Stern alors que ce dernier était gravement malade.

Sa carrière s'enchaîne à partir de là. Brillante mais aussi facilitée par ses origines et surtout ses alliances. Il se marie avec Béatrice, la fille aînée de Michel David-Weil, patron de la banque Lazard. Sportif à ses heures, il est ceinture noire de karaté et a couru le marathon de New York, Edouard Stern fascine son entourage tout en traînant une réputation d'arrogance et de brutalité. Son caractère emporté et peu adapté à la tradition feutrée du monde bancaire entraîne une rupture avec son beau-père. Egalement séparé de son épouse, dont il a eu trois enfants, il s'établit finalement à Genève et se lance dans une multitude d'affaires.

Un voisin, à qui Edouard Stern louait des bureaux, le décrit comme un homme extrêmement discret, presque invisible. «Il ne fréquentait pas du tout la communauté juive de Genève et se consacrait entièrement à son travail. Je le voyais souvent encore à l'œuvre tard le soir. Il était très compétent et avait beaucoup de peine avec ceux qu'il considérait comme incompétents. Il pouvait se montrer dur envers eux.» Pas de grande fête, des relations qui se limitent à des salutations, le témoignage apporté par les habitants de l'immeuble ne va pas beaucoup aider les enquêteurs. «La police nous a bien demandé si on avait constaté chez Edouard Stern des pratiques bizarres ou si on avait vu ou entendu quelque chose.» Pour lever le mystère qui entoure encore ce crime, il faudra trouver des réponses ailleurs. Et surtout chercher dans la bonne direction.