Un crime dit «d'amour». Pour l'expert qui s'est penché sur les ressorts intimes ayant poussé Cécile B. à abattre le banquier Edouard Stern, le dossier présente tous les ingrédients du crime passionnel au sens -et la nuance est d'importance- psychiatrique du terme. Un rapport fusionnel, le déni du processus de séparation, la haine qui surgit lorsque l'évidence s'impose. En substance, la Française aurait tué son richissime amant pour remporter une «victoire éternelle sur leur relation». En figeant celle-ci à jamais pour mieux la maîtriser. Explications.

Trêve rompue

Un rapport de 33 pages, quelque cent heures de travail, plusieurs rencontres avec Cécile B., la consultation du dossier et des pièces à conviction. Le professeur lausannois Jacques Gasser a consacré une attention toute particulière -cinq fois plus de temps que d'habitude - à cette affaire. Déposée au mois de février dernier, l'expertise était restée confidentielle. Jusqu'au jour où la défense de la prévenue a décidé de rompre la trêve et de lever le voile sur les conclusions du psychiatre.

La récente tentative de suicide de Cécile B., qui s'est ouvert les veines avec une lame de rasoir jetable lors de son transport en fourgon, a fâché les parties. Au nom des proches d'Edouard Stern, Me Marc Bonnant a écrit au juge d'instruction pour dénoncer cette nouvelle manipulation destinée à influencer le futur jury. En réaction à cet «acharnement déplacé», Mes Pascal Maurer, Alec Reymond et Bruno de Preux soulignent, expertise à l'appui, que le risque auto-agressif est bien mentionné.

Forte responsabilité

Voilà pour la querelle. L'essentiel est ailleurs. Le rapport précise que la prévenue ne souffre pas d'une affection mentale grave, mais d'un trouble mixte de la personnalité. Elle présente des tendances anxieuses, dépressives et narcissiques. Ces traits de caractère ne lui ont jamais fait perdre conscience ni volonté. L'expert retient une diminution très légère de la responsabilité pour cette femme un peu moins apte à résister de manière adéquate à une situation de stress ou à maîtriser ses émotions.

On l'aura compris. La quasi pleine responsabilité est une mauvaise nouvelle pour la défense. En revanche, l'expert donne une lecture des événements qui satisfait pleinement les avocats de Cécile B. «On le déduit presque objectivement. Ce rapport réduit en miettes la thèse de l'assassinat», souligne Me Reymond.

Rappelons que Cécile B. a toujours affirmé avoir été poussée à bout par la perversité destructrice d'Edouard Stern. Le moment venu, celle-ci plaidera le meurtre passionnel, soit le fait d'avoir tué alors qu'elle était en proie à une émotion violente que les circonstances rendaient excusable, ou qu'elle se trouvait dans un état de profond désarroi.

De son côté, la partie civile soutient que la prévenue, femme avide, rusée et manipulatrice, a agi sous l'emprise de la colère lorsqu'elle a compris que son amant n'allait pas lui faire don du désormais fameux million promis. Selon son propre aveu, elle a pris l'arme après avoir entendu le banquier, recouvert d'une tenue de latex et attaché sur une chaise par une corde, lui lancer: «Un million, c'est cher payé pour une pute.»

De l'amour à la haine

Dans le souci, sans doute, de ne pas se laisser instrumentaliser par l'une ou l'autre des parties, l'expert a pris soin de préciser que la définition psychiatrique du crime passionnel ne corroborait pas forcément la définition juridique. Il appartiendra à la Cour d'assises de dire si ces deux univers vont parler le même langage dans cette affaire.

Aux yeux du professeur Gasser, le million représentait certes un montant important, mais son poids symbolique était plus déterminant encore. Il était devenu un gage de confiance réciproque. En entendant cette dernière phrase dans la bouche de son amant, elle a réalisé que ses rêves s'écroulaient. Emportée par un sentiment de haine après avoir été si longtemps aveuglée par l'idéalisation de cette relation, elle est passée à l'acte. Le fait de tirer quatre coups de feu n'est pas en contradiction avec le crime dit «d'amour», a encore précisé l'expert. Pas plus que la fuite, le mensonge ou la manipulation, partie intégrante de la personnalité limite de la prévenue. «Elle l'a tué pour le garder. C'est beau, mais cela ne veut absolument rien dire», s'emporte Me Bonnant. Pour l'avocat des enfants d'Edouard Stern, ce qui importe est de savoir que c'est bien la haine qui a été le moteur essentiel du crime.

Le déni permanent

Entité apparemment controversée dans la littérature psychiatrique, le crime passionnel est généralement l'œuvre de personnalités narcissiques. Le plus souvent des hommes. Il n'est pas préparé, ni réfléchi. Le déni permanent en est une des composantes.

Dans cette affaire, l'expert relève que Cécile B. a refusé la réalité de la séparation avant cette nuit de février 2005. Il semble qu'après aussi. Il ajoute combien il est «glaçant» d'entendre la prévenue dire qu'Edouard Stern n'est toujours pas mort pour elle. Par son acte, certes déterminé, elle a en quelque sorte voulu maintenir ce lien imaginaire sans crainte d'être menacée. Du fond de sa cellule, elle s'adonne d'ailleurs à la numérologie, persuadée de recevoir des messages de l'au-delà. «Edouard Stern me fait des coucous.»

L'enfance cabossée

Des tableaux particulièrement crus peints par Cécile B. ou des pratiques sexuelles extrêmes des protagonistes de ce sanglant huis clos, l'expert ne dit pas grand-chose. La personnalité controversée d'Edouard Stern échappe également à ce rapport censé éclairer le psychisme de la prévenue. Cette dernière y explique son enfance cabossée, les abus commis par un proche, un père libertin, une mère largement déçue par la vie et qui voulait se suicider en se mettant la tête dans le four avec ses deux filles.

Détenue depuis plus de trois ans, Cécile B. doit encore être interrogée par le juge d'instruction. Le futur procès de ses amours tragiques s'annonce déjà mouvementé. Plus de 70 personnes, dont le romancier et essayiste français Pascal Bruckner, amant très éphémère de la prévenue, ont été entendus lors de l'enquête. Tous ne feront sans doute pas le déplacement pour témoigner en public.