Le recyclage de capitaux douteux en Suisse est décidément un sujet très délicat. En témoigne une lettre adressée le 12 février 1998 par l'Association bancaire tessinoise (ABT) à la présidente du Fonds national suisse pour la recherche scientifique (FNS), Heidi Diggelmann. Ce document, dont Le Temps a reçu copie, demande au FNS de retirer son soutien au projet «blanchiment dans les produits dérivés», au motif que ce dernier pourrait «gravement nuire à la réputation de notre place financière».

Le but du projet, lancé en 1997, était d'explorer les possibilités de recyclage des capitaux d'origine criminelle au travers des produits dérivés qui permettent de spéculer sur les variations des titres, des matières premières ou des taux d'intérêt. Les recherches devaient se concentrer sur les places financières de Genève et Lugano. Cela semble avoir profondément dérangé les banquiers tessinois: «Les résultats de telles études […] ont malheureusement tendance à être repris plusieurs fois par les médias, d'abord au Tessin, puis dans le reste de la Suisse et enfin dans les pays voisins», explique l'ABT, qui ajoutait que cette recherche «dont les effets négatifs sont déjà programmés» n'est pas nécessaire, puisque «aucun cas de blanchiment à travers les produits dérivés n'a été constaté dans les dernières années sur la place financière tessinoise». La présence parmi les chercheurs du journaliste Gian Trepp, auteur d'un livre peu amène sur les financiers de la Suisse méridionale, Swiss Connection, dont le sérieux est diversement apprécié des connaisseurs, n'a sans doute pas rassuré les membres de l'ABT.

«Lettre révélatrice»

La lettre des banquiers tessinois est arrivée trop tard pour empêcher que l'étude ne soit achevée: le projet a reçu 140 000 francs du FNS et a débouché sur un rapport final concluant à la possibilité technique du blanchiment par les produits dérivés en Suisse. «La tentative de torpillage a échoué», explique Wolfgang Hafner, l'autre chercheur impliqué dans le projet. «Mais la lettre est révélatrice d'un certain état d'esprit.» La poursuite de la recherche grâce à des fonds européens a en revanche été abandonnée, le Fonds national ayant estimé que la qualité scientifique du travail fourni était «insuffisante», explique le secrétaire du projet PNR40, Christian Mottas.

Abondamment traité par les journalistes et les juristes, le problème du blanchiment d'argent a été peu abordé par les scientifiques. Le programme de recherche PNR40, qui portait sur la criminalité organisée, ne comprenait qu'un seul projet consacré au blanchiment de capitaux criminels, celui contesté par les banquiers tessinois. Une indigence que le FNS n'explique pas par la pression des financiers, mais par le manque de spécialistes dans ce domaine complexe.