En gare de Bâle, il faut remonter à contre-courant et s’engouffrer dans le quartier ouvrier du Gundeldingen pour parvenir jusqu’à la halle 8 de l’ancienne usine Sulzer-Burckhardt, dernière porte avant le silo. C’est là que bat le cœur de Barbara Buser. Là qu’elle a installé avec son associé, Eric Honegger, le bureau Baubüro in situ. Là qu’ils ont créé un «salon du quartier» de 12 000 m2, le Gundeldinger Feld. On la voit débarquer sur son vélo jaune soleil, le teint éclairé par un foulard bleu ciel.

Tout dans cette immense friche industrielle témoigne de la vision de l’architecte: son amour des vieux murs, son soin de préserver les ressources existantes, sa volonté de croiser les disciplines. L’opportunité se présente en l’an 2000, alors que l’usine Sulzer-Burckhardt annonce son retrait. Du temps où la réaffectation de sites industriels est encore bien loin de faire recette en Suisse, les deux architectes se prennent à rêver d’un lieu qui accueillerait une constellation de créatrices indépendantes, d’artisans, d’ONG. Pour faire circuler les idées. Pour faire respirer le quartier. «Les propriétaires nous ont pris pour des fous quand on leur a expliqué qu’on voulait conserver les bâtiments existants, ils nous ont conseillé de tout raser», se souvient, amusée, Barbara Buser. C’était mal connaître la Bâloise.

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Conserver l’âme des lieux

A l’époque, les halles de l’usine de compresseurs recouvrent alors 95% du site. Pour créer des puits de lumière, certaines toitures sont retirées, l’ossature, elle, est maintenue telle quelle, rouillant année après année. «Conserver le charme industriel a toujours été notre principale préoccupation. S’il faut isoler, on fait une pesée d’intérêts entre les besoins et la volonté de préserver la patine», confie-t-elle en caressant inconsciemment la barrière rouillée de l’escalier qui nous emmène au sommet du silo.

Dominant la friche, la «bâtisseuse» pointe ici l’école enfantine de langue française, là un coutelier artisanal, plus loin la brasserie de bière locale, à droite, l’auberge de jeunesse qui n’a eu besoin ni de douches ni de WC, les vestiaires de l’usine faisant l’affaire. «Notre grande chance a été le retrait progressif de l’usine. On a donc pu avancer halle après halle», précise Barbara Buser.

Dans le lointain, celle qui se qualifie d’architecte «vernaculaire» ne jette pas un regard aux tours du géant pharmaceutique Roche. Bien loin de l’architecture avec un grand A, la carrière de celle qui privilégie les projets de rénovation aux nouvelles constructions peine encore à être reconnue par ses pairs. Fait étonnant mais pas anodin, l’ensemble de son travail est cette année couronné par le Grand Prix suisse d’art. «L’architecture est un corset trop étroit», concède l’anticonformiste de 65 ans.

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La baignoire jaune

Ce parcours atypique démarre très jeune déjà et doit beaucoup à une baignoire jaune. Mandatée pour rénover une salle de bains, Barbara Buser est priée de s’en débarrasser puisque la teinte dépareille légèrement avec le reste de la pièce. La Bâloise manque de s’étrangler. Le soir même, l’architecte accepte une offre qu’elle avait d’abord imaginé décliner, un aller simple pour la Tanzanie où la Suissesse consacrera plus de six ans à rénover le campus universitaire de Dar es Salaam, une «ville à l’échelle suisse» dans laquelle vivent 10 000 étudiants, professeurs et personnel.

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Au moment d’évacuer les déchets, ni benne ni centre de tri. La jeune architecte et son équipe leur font dévaler une pente, de manière à les répartir selon leur poids. Le lendemain, tout a disparu. L’expérience est fondatrice. «J’ai compris que les déchets des uns sont une matière première précieuse pour les autres. Mon travail, c’est finalement un don de l’Afrique à Bâle», sourit malicieusement Barbara Buser.

Les «petites annonces» du bâti

A son retour, la Bâloise va consacrer l’ensemble de sa carrière à réinventer l’architecture en se servant au maximum de matériaux existants, à une époque où les termes d’«upcycling» (récupérations de produits usagés pour les revaloriser) et d’économie circulaire sont encore loin d’être à la mode. «En rentrant, la solidité du bâti en Suisse m’a frappée. Pourtant, on n’hésite pas à détruire certains bâtiments après seulement vingt ou quarante ans d’utilité. C’est désolant. Nos ressources ne sont pas infinies.»

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Pour lutter contre ce gaspillage, elle fonde avec une associée une bourse aux éléments de construction, à l’heure où internet en est encore à ses balbutiements. Escaliers, ascenseurs, lavabos, fenêtres, les éléments trouvent rapidement preneurs, l’engouement est fulgurant. «Le recyclage, c’est une affaire d’hommes, ils ont besoin de casser pour recréer. La réutilisation, c’est beaucoup plus féminin», s’amuse cette femme douce mais déterminée. Malgré un succès qui dure aujourd’hui encore, Barbara Buser quitte rapidement l’aventure, lasse de passer ses journées au téléphone.

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Bricoler pour la durabilité

Devenue la grande prêtresse de la rénovation, l’architecte, avec les 80 employés de ses deux entreprises Baubüro in situ et Denkstatt, a réaffecté ces vingt dernières années une multitude de sites industriels, dont l’ancien marché couvert de Bâle, la désormais très prisée Markthalle. Bien plus ambitieux encore, les équipes de Barbara Buser signent à Winterthour un projet d’envergure, qui fait déjà référence. L’objectif est de surélever un ancien entrepôt en créant un bâtiment «neuf» composé à 80% d’éléments recyclés. Poutres en acier, fenêtres, parquets, lavabos, panneaux d’isolation y trouveront un second souffle.

Pour les architectes, ingénieurs ou artisans, le chantier de la Halle 118 est un défi, tous les processus sont inversés: quête des matériaux d’abord, planification ensuite. A la clé, 50% d’énergie grise sera économisée par rapport à un bâtiment neuf. Si les efforts sont payants, ils restent marginaux dans un pays qui emploie encore 99,9% de matériaux de construction neufs. «En Suisse, il y a trop d’argent. On a été dépassés par tous les pays alentour, l’upcycling est bien plus en vogue dans les pays qui ont moins de moyens», regrette l’architecte, loin de se laisser abattre par ce constat.

Pionnière au travail comme dans la vie, Barbara Buser a été la première femme à piloter les barques si emblématiques de la cité rhénane. Chaque mardi soir depuis vingt-huit ans, elle conduit les passagers d’une rive à l’autre. Là, elle n’a pas le choix. Elle doit suivre le courant.

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