Intarissable. Frédéric C., Fred, pour les intimes, lui qui était resté silencieux durant toute l’enquête, se rattrape ce mercredi au procès de Genève. Jugé aux côtés de Beny Steinmetz et de la directrice administrative d’une myriade de sociétés liées au groupe minier, le prévenu français, sorte de baroudeur du relationnel, fait voyager le tribunal sur les routes de l’Afrique et de ses promesses. Avec un bagout certain et un accent chantant, ce natif d’Antibes, qui ne connaissait rien aux ressources naturelles avant de se retrouver au cœur du contrat du siècle, a tout le temps de raconter ses improbables aventures. En effet, sur la dizaine de témoins convoqués ce jour, aucun ne s’est finalement présenté.

Du flair et des contacts

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«Nous sommes au Mali, là. Retournons en Guinée.» Même la présidente Alexandra Banna a de la peine à canaliser l’énergie narrative du prévenu. Ce dernier décrit ses débuts dans l’import-export de produits pharmaceutiques, son association avec deux anciens chefs d’escale de la compagnie aérienne israélienne El Al, son flair pour sentir les opportunités du secteur minier et exploiter «le potentiel des uns et des autres», ses contacts encourageants avec BSGR et son manager de l’époque, Roy Oron. On est alors en 2005 et l’exploitation des blocs de Simandou devient la cible de tous ses efforts.

Visiblement, Fred n’a pas beaucoup de difficultés à trouver le ministre des Mines ou la première dame (la vraie), Henriette Conté, qui lui obtient un rendez-vous avec son président-général de mari. Le prévenu explique l’avoir rencontré plusieurs fois pour lui emprunter son hélicoptère afin de survoler la région forestière avec un géologue ou évoquer une forme de partenariat minier plus favorable à son pays. «Le président s’est montré très intéressé.»

Sacrifices, sucre et poulets

De Mamadie Touré, grande absente du jour, présentée par l’acte d’accusation comme la quatrième épouse de Lansana Conté et surtout la principale bénéficiaire des pots-de-vin, Fred dresse un portrait peu flatteur. «Je connaissais son frère, Ibrahim. Il me l’a décrite comme quelqu’un de particulier, qui en appelle aux forces de l’esprit et fait des sacrifices d’animaux. Nous sommes allés la voir. Elle habitait une maison modeste, dans un village à l’extérieur de Conakry. Des poulets couraient un peu partout. C’était à des années-lumière de tout ce qui peut se rapporter à une femme de chef d’Etat.»

Avec Mamadie Touré, Fred dit avoir parlé de tout et de rien, ou plutôt de sauce tomate. «Elle cherchait à développer la vente de produits alimentaires.» Les premiers versements effectués en faveur de la jeune femme par lui-même et ses associés n’auraient donc rien à voir avec les permis de Simandou mais tout à voir avec des livraisons de sucre ou de croupions de poulet. Elle aurait même bénéficié de substantielles avances de fonds pour régler les marchandises, assure Fred. Avec quelle garantie? «Aucune. Je n’en demandais pas. C’est notre cœur de métier.» Le premier procureur, Yves Bertossa, s’étrangle: «Vous venez de la dépeindre comme une sorte de sorcière qui vit dans une cabane en ruine et vous voulez nous faire avaler cette histoire?»

La lady et ses millions

A entendre le prévenu, les millions qui ont atterri sur les divers comptes de Mamadie Touré ou de ses sociétés n’étaient absolument pas destinés à récompenser son influence minière. L’argent était en fait destiné à payer les efforts de partenaires locaux (dont le frère Ibrahim) ayant tous cédé leurs droits à la jeune femme, on ne sait pas trop pourquoi. Les courriels faisant référence à l’appel de la «lady» qui demande si les associés sont contents de l’obtention des permis d’exploitation? «Je ne suis pas au courant», assure Fred, beaucoup moins à l’aise lorsqu’il s’agit de décortiquer ce drôle de business.

Last but not least, le Français doit s’expliquer sur ce fameux voyage de 2013 en Floride, où il rencontre Mamadie Touré et la presse de détruire des documents. Une manœuvre, enregistrée par le FBI, qui lui vaudra de purger 22 mois de prison outre-Atlantique. «Soyez synthétique», tente la présidente en ce début de soirée. C’est visiblement trop demander.

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