Enquête

Le baryum tue-t-il les vaches d’Aumont?

Depuis une quinzaine d'années, Eric Volery, paysan de la Broye fribourgeoise, assiste impuissant à la destruction de son troupeau par un mal mystérieux. En 2016, des taux élevés de métaux lourds toxiques étaient trouvés dans le lait de ses génisses. L'affaire suscite embarras et incrédulité auprès des services de l'Etat

«Ne parquez pas devant la ferme. Attendez-moi au Café de la Gare. Je viendrai vous chercher.» Eric Volery ne veut pas attirer l’attention. L’agriculteur a longtemps hésité avant d’accepter de se faire photographier dans sa ferme d’Aumont, localité de la Broye fribourgeoise. «C’est dur de se montrer quand vous êtes à terre», confesse l’homme de 45 ans.

Depuis une quinzaine d’années, Eric Volery vit un cauchemar, regardant impuissant ses bêtes mourir les unes après les autres. Près d’une centaine en tout. C’est énorme.

«D’un coup, elles tombent. Elles n’arrivent plus à se relever et finissent par périr», raconte Eric Volery, la gorge serrée. La dernière, c’était le 27 mars. Le paysan a dû se rendre dans le canton du Jura, aux Breuleux, pour faire abattre en urgence l’une de ses vaches dans un abattoir spécialisé dans le ramassage des bêtes de perte. Selon le rapport du vétérinaire, l’animal souffrait notamment d’«une dégénérescence du foie, dont l’origine peut être multiple».

Première en Suisse?

L’agriculteur croit savoir la cause de tous ses malheurs. En 2016, du baryum, une substance dangereuse, a été trouvée à des doses élevées dans le colostrum (premier lait) de quatre de ses génisses. Depuis, il tente d’alerter les autorités sur son sort. En vain. Une plainte déposée il y a aujourd’hui une année n’a toujours pas abouti à l’ouverture d’une procédure pénale. L’affaire est des plus délicates. Elle suscite incrédulité et suspicion au sein de l’Etat. Une intoxication de bétail au baryum serait une première en Suisse.

L’histoire paraît irréelle. Elle débute en 2001. Eric Volery reprend l’exploitation familiale, une jolie ferme que son grand-père avait achetée dans les années 1960 en bordure d’Aumont, village posé sur le flanc de la colline des Verdières, à quelques kilomètres d’Estavayer-le-Lac. Deux ans auparavant, le jeune paysan, formé à l’Institut agricole de Grangeneuve, a décroché sa maîtrise fédérale. Il est désormais maître-agriculteur et a plein de projets en tête. Le Fribourgeois choisit d’élever des Simmental, une race alpine réputée pour sa robustesse et son excellent niveau de production laitière. Rien ne se passera comme prévu.

Analyses au Tierspital

Dès la première année, Eric Volery constate d’importantes pertes dans son cheptel bovin. Une dizaine en tout. Des morts étranges. Il fait effectuer des analyses sur le cadavre d’un veau à l’Université vétérinaire de Berne, le fameux Tierspital, qui conclut que l’animal souffre de cryptosporidie due à un parasite de l’intestin grêle. L’année suivante, les décès se poursuivent. Cette fois, les analyses produites à Berne ne révèlent rien. Ni virus, ni parasites, ni maladies. Les causes demeurent inconnues.

On abandonne cette famille en souffrance depuis des années, seule avec ses difficultés. C’est inacceptable

Benoît Sansonnens, avocat de la famille Volery

L’exploitation enregistre de nouvelles pertes, année après année. Leur nombre augmente brusquement en 2009. L’état du troupeau se détériore. Les veaux sont les plus touchés. Il y a plusieurs mort-nés, d’autres périssent en moins de 24 heures. Eric Volery informe alors le Service de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (SAAV) du canton de Fribourg. Après un contrôle, les vétérinaires évoquent une sous-alimentation des bêtes. L’agriculteur se retrouve suspecté de ne pas assez bien s’occuper de son bétail. Il est furieux, autant que désemparé. La tension monte.

Moisissures et courants vagabonds

L’année 2013 marque une accalmie dans les décès. Mais les veaux d’Eric Volery ne grandissent pas. Cette fois, les vétérinaires soupçonnent une intoxication aux moisissures du silo de maïs. Ils avancent ensuite l’hypothèse d’un courant vagabond émis par un possible appareil défectueux. C’est un problème connu dans l’élevage, les animaux étant très sensibles aux phénomènes électriques. Mais aucune recherche n’est menée. Rien n’est prouvé. L’ambiance devient lourde à la ferme d’Aumont.

L’agriculteur décide de prendre les choses en main et de mener l’enquête seul. En 2016, il apporte des échantillons pour analyse à Lausanne, au très réputé Centre universitaire romand de médecine légale (CURML). Il est loin de se douter de ce que les experts vont découvrir.

Daté du 24 mars 2016, le rapport fait l’effet d’une bombe. Dans le colostrum de quatre vaches, les toxicologues ont trouvé deux métaux lourds, du brome et, surtout, du baryum en quantité élevée, jusqu’à 40 fois la norme usuelle. Une telle combinaison fait penser à des sels de baryum, un produit cristallin soluble dans l’eau. Il est largement utilisé, entre autres en radiologie (il augmente l’absorption des rayons X) et dans la fabrication de peintures industrielles ou de papier photographique.

Il est surtout hautement toxique. Son nom est tristement lié à de grandes pollutions, comme en 2016, lorsque l’eau des marais du Nil blanc, au Soudan du Sud, a été massivement contaminée par du plomb et du baryum déversés par la société pétrolière malaysienne Petronas, mettant en danger la santé de quelque 180 000 personnes.

Comme un roman de Pagnol

Eric Volery reçoit cette nouvelle comme un uppercut. D’où peut venir ce baryum? Il n’y a aucune décharge ou site pollué autour de sa ferme, ni même dans le village. Il imagine même le pire. Et si quelqu’un lui en voulait comme dans le roman Jean de Florette de Marcel Pagnol et avait pollué son eau?

Il se rappelle d’anciennes bringues de village, des vieilles menaces. Surtout, il prend peur. Pendant des années, tous les matins, lui et sa famille ont bu le lait frais de la traite. Il repense aux deux fausses couches de sa femme, en 2008 et 2017, à son fils (9 ans aujourd’hui), qui a dû subir un contrôle cardiaque, ou à l’étrange maladie auto-immunitaire qui s’est déclarée chez son père… Sans oublier qu’une partie de ses animaux a été vendue aux abattoirs et a fini sur les étals des boucheries.

Pour le paysan broyard, les implications de cette découverte sont vertigineuses. De quoi devenir fou. Il veut savoir. Pour faire bouger les choses, le 31 mai 2017, il dépose plainte pénale contre inconnu, entre autres pour mise en danger de la vie d’autrui, dommage à la propriété, mauvais traitements infligés aux animaux. Il espère que la police va venir mener des investigations, prendre des échantillons. Ses espoirs seront déçus. Le lancement d’une enquête est pour l’heure suspendue à l’ouverture d’une procédure pénale par un procureur.

Une année après le dépôt de plainte, elle ne l’a toujours pas été. «Nous prenons l’affaire très au sérieux, se défend-on au Ministère public fribourgeois. Nous avons demandé aux experts du CURML une interprétation de leur analyse avant de nous prononcer sur l’ouverture d’une procédure. Nous attendons toujours leurs conclusions. Ces démarches prennent du temps.»

Aucune valeur de référence

Derrière le discours, il est néanmoins certain que l’affaire suscite un malaise dans les services de l’Etat, qui ne savent pas comment l’empoigner. En Suisse, selon le droit alimentaire, il n’existe pas de norme de sécurité concernant le baryum. Il n’y a également aucune valeur de référence dans l’ordonnance sur les sites contaminés. Quant à une intoxication du bétail avec cette substance, Hanspeter Nägeli, directeur de l’Institut de pharmacologie et de toxicologique vétérinaire à l’Université de Zurich, affirme ne pas se souvenir d’un seul cas en Suisse. Il reconnaît néanmoins que «les sels de baryum solubles peuvent provoquer salivation, vomissements, diarrhée, tremblements musculaires, faiblesse et paralysie. Ils peuvent aussi affecter l’activité cardiaque.»

Il faut aller en France pour trouver trace d’une affaire ressemblante. En 2008, du baryum dans un silo aurait infecté le troupeau d’un paysan de Boulogne-sur-Gesse, en Haute-Garonne. Plus récemment, en 2017, un cas défrayait la chronique à Roderen, en Alsace. Soutenu par une ONG écologiste, un agriculteur a pu prouver que la mort mystérieuse de ses vaches avait certainement été causée par la dispersion d’une énorme quantité de titane et de baryum provenant d’une usine chimique voisine. Les enquêtes vétérinaires, sanitaires et environnementales diligentées par l’Etat n’avaient abouti à rien.

Compte tenu du dossier en cours, ni les responsables du CURML à Lausanne, ni les services du vétérinaire cantonal du SAAV à Fribourg n’ont accepté de répondre aux questions du Temps. Reste que l’affaire pourrait tourner court. L’automne dernier, le vétérinaire cantonal Grégoire Seitert a fait savoir au Ministère public qu’il estimait que les concentrations de baryum trouvées dans le colostrum (4,6 mg/l au maximum) demeuraient à son avis trop faibles pour provoquer des effets toxicologiques sur des animaux de la masse d’une vache. Et cela quand bien même ce chiffre dépasse le niveau limite de qualité de l’eau potable d’un pays comme la France fixé à 0,7 mg/l. Au Canada, la concentration maximale acceptable du baryum, toujours dans l’eau potable, est de 1,0 mg/l.

La colère d’un avocat

Face à ces atermoiements, Benoît Sansonnens, l’avocat de la famille Volery, multiplie les démarches. Il ne décolère pas: «La justice se base uniquement sur les résultats d’une seule analyse du lait de quelques vaches de 2016 effectués à titre privé. Il y a peut-être autre chose. Devant ces enjeux de santé publique, je ne comprends pas que l’Etat n’ait pas ordonné d’examens complémentaires dans cette ferme pour comprendre. On abandonne cette famille en souffrance depuis des années, seule avec ses difficultés. C’est inacceptable.»

A l’heure où Eric Volery fait visiter son exploitation, l’étable qu’il a construite lui-même paraît bien vide. Il ne possède plus que 28 bêtes, de différentes races. Il montre un veau de 2 ans qui n’a presque pas grandi. Il pointe du doigt un nid d’hirondelles sous la toiture; il aimerait y voir un signe d’espoir, de renouveau. Sans trop y croire. Il craint aujourd’hui que l’affaire ne soit classée, qu’il ne tombe dans l’oubli, continuant impuissant à voir ses vaches tomber.

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