DÉMOCRATIE

«La bataille du Gripen», chronique d’une campagne extraordinaire

Dans un film documentaire sortant ce mercredi, le réalisateur Frédéric Gonseth retrace la formation de l’opinion publique qui a précédé le rejet de l’avion de combat Gripen en mai 2014. Récit parfois haché, mais minutieux, d’un débat passionnant

Et soudain, il y a eu six millions de spécialistes de l’aviation militaire dans le pays. En décidant de suivre la campagne sur l’achat de 22 avions de combat Gripen en 2013 et 2014, le réalisateur Frédéric Gonseth a fait preuve de flair. Le débat fort en rebondissements a passionné les Suisses. Il s’est inscrit dans une période politique délicate et a mis aux prises une constellation d’acteurs atypiques. Dans La Bataille du Gripen, le cinéaste vaudois retrace avec pédagogie le fil de cette campagne qui a abouti au premier revers de l’armée dans les urnes: le 18 mai 2014, 53,4% des votants refusaient l’achat du jet suédois.

Le documentaire s’ouvre sur des images de combat aérien, de celles qui passionnent les petits garçons. Mais le Gripen, lui, doit apparaître comme le choix de la raison pour la Suisse. Le jet suédois est l’avion le moins cher. Chef du Département de la défense à l’époque, Ueli Maurer prend le pari que les citoyens préféreront un 4x4 à une Ferrari.

Deux campagnes aux dynamiques opposées

Le débat dévie rapidement de la voie tracée par le ministre et son entourage. Frédéric Gonseth montre point par point, tout en restant implacablement neutre, comment le camp des référendaires élabore la stratégie gagnante. Les opposants exploitent de manière très tactique les divisions du camp des partisans: des partis bourgeois pas unanimes, des cadres de l’armée qui digèrent mal le choix du Gripen, etc. Pour rassurer les Suisses, on veille à ce que les pacifistes les plus acharnés restent en coulisses. Le message doit être le suivant: «Nous n’avons rien contre l’armée, mais le Gripen n’est pas le bon avion».

En face, la campagne se heurte à des difficultés relationnelles et de communication. Répétés par Ueli Maurer, les arguments de la sécurité de la Suisse et du coût de l’avion peinent à porter. Souvenirs… Le ministre UDC présente aux quatre coins du pays son fameux chalet de bois qui symbolise la Maison Suisse – et «le Gripen, c’est le toit» – ainsi que son billet de cent francs – dont «seuls quarante centimes seront investis dans l’avion». Sans oublier l’incident malheureux de sa femme comparée à un objet ménager. Inquiets de la tournure prise par les événements, les officiers reçoivent quant à eux l’instruction de ne pas participer à la campagne.

Une revue de presse après le vote: Le Gripen, «comme un avion sans ailes»

Une semaine noire pour les partisans du Gripen

Et il y a ces événements, à l’impact lourd, qui se succèdent en février 2014: le vote du 9 février sur l’«immigration de masse» laisse des envies de vengeances contre l’UDC dans une partie de la population. On découvre que la Suède, pays producteur du Gripen, se mêle à la campagne. Dans la foulée, le détournement d’un avion sur Genève, qui se fait «accompagner» par les forces aériennes françaises et italiennes ridiculisent l’armée suisse.

La force de La Bataille du Gripen est de proposer une lecture historique de ces événements où tous les acteurs tombent le masque. En donnant la parole aux citoyens dans les trois régions linguistiques, Frédéric Gonseth livre aussi une ode à la démocratie directe. A la pause dans une usine, au cours d’une partie de quilles entre retraités, dans des assemblées citoyennes, les dialogues sont sincères, vifs, les arguments maîtrisés, bien que le sujet soit éminemment technique. Le sentiment qui domine peu à peu s’exprime de manière croustillante dans la bouche d’un citoyen vaudois: «Il y a un os dans le fromage.»

L’épilogue du film mis en scène convainc moins. Difficile de tirer le rideau lorsque l’on sait qu’une future campagne pour acheter de nouveaux avions de combat se prépare, sur laquelle plane inévitablement l’ombre du Gripen. Le travail de Frédéric Gonseth servira néanmoins d’enseignement pratique dans un camp comme dans l’autre. Visionnage obligatoire pour Guy Parmelin.

La bataille du Gripen, réalisé par Frédéric Gonseth. Sortie en salles en Suisse romande le 1er mars.

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Frédéric Gonseth: «Les gens ont un attachement réel à la démocratie»

Mais im Bundeshuus de Jean-Stéphane Bron explorait les arcanes du processus parlementaire. Dans La bataille du Gripen, le cinéaste Frédéric Gonseth ambitionne de décortiquer la phase suivante du processus démocratique: la campagne de vote. Entretien

Le Temps: Quand vous êtes-vous intéressé au Gripen et pourquoi ce choix?

Frédéric Gonseth: Il y a très longtemps que je m’intéresse à la politique et à la démocratie suisse, ainsi qu’à l’histoire. Je voulais porter mon attention sur ce qui se passe dans l’opinion publique lors d’une phase de votation populaire. L’achat d’un avion se prêtait bien à un traitement documentaire. Moins abstrait qu’une loi, il touche à quelque chose de très émotionnel. En septembre 2013, il y a en plus une conjoncture d’événements exceptionnels. Ueli Maurer et ses services décident de faire une loi portant sur l’achat de l’avion de combat qui sera donc soumise à un risque référendaire. En même temps, le Groupe pour une Suisse sans armée perd la votation sur l’obligation de servir. Et enfin les Vert’libéraux annoncent déjà leur envie de participer à un référendum contre un avion de combat. Ces trois éléments ouvrent le jeu.

- Comment avez-vous réussi à obtenir la confiance des deux camps, sachant notamment que vous êtes vu comme un cinéaste de gauche?

- J’ai été marqué à gauche, antimilitariste même. Mais je ne m’affirme plus comme un militant depuis des années. Je m’engage comme cinéaste. Mon passé a posé un problème avec les équipes du conseiller fédéral Ueli Maurer qui ont refusé que je l’approche. Mais il m’a laissé toute liberté avec ses collaborateurs, notamment Hans-Peter Wüthrich, le chargé de campagne. J’ai convaincu en affichant une neutralité stricte. J’ai même déchiré mon bulletin de vote. Et j’ai promis de réserver toutes les informations et images confidentielles recueillies durant le tournage pour le documentaire qui s’inscrit dans une perspective historique.

- Il est frappant de voir à quel point l’opinion publique est rapidement très mature sur un sujet aussi technique…

- Les gens ont un attachement réel à la démocratie. Tout le monde n’est pas capable sur tous les sujets d’avoir le même niveau, c’est clair. Mais que ce soit dans une usine ou chez des retraités, les gens ont tous des arguments qu’on pourrait entendre dans un Infrarouge ou un Arena. Ils savent jouer avec les mêmes cartes que les politiciens. La démocratie directe a pour effet de former les gens et finalement de les mettre au même niveau que leurs représentants.

- La campagne sur le Gripen offre des similitudes avec la campagne actuelle sur la RIE III, non?

- Je partage cette idée. De manière générale, les camps traditionnels se défont. La société est en crise au niveau de ses institutions politiques. Regardez aux Etats-Unis. Cela donne des débats qui ne passent plus par les canaux traditionnels. Il y a constamment des outsiders, des dissidences qui deviennent très importantes. A mon sens, c’est une réaction au fait que la politique ne cesse de perdre du poids face à l’économie, qui devient plus riche, plus mondiale et peut finalement s’acheter la politique.

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