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Débat entre Philippe Nantermod (conseiller national PLR) et Jean-Luc Moner-Banet (directeur de la Loterie romande) sur la loi sur les jeux d'argent. Lausanne, 24 avril 2018.
© François Wavre / Lundi13

Jeux d’argent

Bataille intense pour la conquête des jeux en ligne

L’avenir des casinos et des loteries se jouera sur internet. Alors que les acteurs suisses veulent conserver la maîtrise de leur territoire, le comité référendaire combat une loi «protectionniste»

La bataille est désormais bien engagée à propos de la loi fédérale sur les jeux d’argent. C’est sûr: le résultat sera serré – un premier sondage donne le non en tête – et le débat intense, à l’image de celui auquel se sont livrés Jean-Luc Moner-Banet et Philippe Nantermod. Le premier dirige la Loterie Romande (LoRo) depuis 2007 et préside l’Association mondiale des loteries. Quant à Philippe Nantermod (PLR/VS), il a pris la tête du comité référendaire parlementaire.

Etes-vous joueur?

Jean-Luc Moner-Banet: Ça m’arrive, mais je ne suis pas un gros joueur, heureusement. Le régulateur en Suisse me permet de le faire, mais bien évidemment que, si je gagnais une grosse somme, je devrais laisser mon gain à l’utilité publique.

Philippe Nantermod: Moi, je ne suis absolument pas joueur. Je connais tout juste les règles du Tribolo, mais pas celles du poker.

Vous ne pariez même pas sur le maintien du FC Sion en Super League?

PN: Juste sur un non à cette loi le 10 juin.

JLMB: En Suisse, on ne peut pas prendre de paris autres que sportifs.

PN: Bon, alors, je parie une boîte de chocolats.

JLMB: Je prends le pari contraire, bien sûr.

Plus sérieusement, cette loi n’est-elle pas anachronique à l’heure où tout s’est mondialisé sur le net?

JLMB: C’est la réglementation actuelle, qui remonte à 1923, qui est anachronique. La nouvelle loi réussit à réorganiser l’ensemble du marché dans le monde réel et sur internet: casinos, poker, paris sportifs et loteries. Et pour le blocage des sites étrangers sur internet, tout découle de la volonté du peuple suisse, qui s’est prononcé en 2012 à 87% en faveur de jeux d’argent dédiés exclusivement à des buts d’utilité publique.

PN: C’est une loi anachronique, parce qu’il est illusoire de vouloir bloquer des sites internet. Toutes les tentatives d’aller dans ce sens ont échoué. Quand on a essayé d’empêcher le téléchargement de musique, on s’est planté et on a failli tuer l’industrie musicale. Il en va de même pour le cinéma ou les jeux vidéo en ligne. Et si on regarde ce qui se passe en France avec ce blocage, il y a un joueur de poker en ligne sur deux qui joue sur des sites illégaux. C’est une mesure inutile et inefficace.

JLMB: Je vous oppose une autre statistique: depuis l’apparition des blocages en France, 90% des joueurs sont revenus dans le marché légal. Et en Suisse, nous avons beaucoup de joueurs à récupérer parce que l’offre des plateformes illégales est bien plus attractive. La LoRo a besoin de cette loi pour pouvoir offrir par exemple du «live betting», des paris en cours de match.

Pour vous, Philippe Nantermod, ce blocage des sites est la porte ouverte à d’autres interdictions?

PN: En 2012, quand on parlait du prix unique du livre, les libraires nous expliquaient que leur secteur était particulier et réclamaient aussi un blocage pour ceux qui ne respectent pas le prix unique. Et le manager de DJ Bobo…

JLMB: Mais vous mélangez tout. Je ne parle pas de ça.

PN: Mais moi, j’en parle. Son manager vient de déclarer que si, le 10 juin, le peuple votait un blocage pour les loteries et les casinos, il réclamerait la même mesure pour lutter contre le piratage de la musique en ligne. En Suisse, les paysans sont soumis à des normes bien plus sévères qu’à l’étranger et pourtant on n’interdit pas aux Suisses d’acheter des salades étrangères.

JLMB: Les jeux d’argent sont un marché différent des autres parce qu’il recèle des dangers bien plus importants: blanchiment, addiction, intégrité des compétitions sportives. La Suisse ne développe pas un Alleingang, puisque 17 pays européens font peu ou prou la même chose.

PN: Je n’ai jamais dit que la Suisse était un cas unique. Des erreurs en matière d’internet, tous les pays en ont fait.

JLMB: Mais nous sommes en train de débattre de la loi sur les jeux d’argent.

Selon economiesuisse, cette loi donnerait un mauvais signal pour l’image d’une économie libérale…

PN: Bien entendu. Après l’échec du prix unique du livre, c’est la première fois qu’on met en œuvre une loi pour répondre aux problématiques d’internet. Et la solution qu’on propose, c’est le blocage des concurrents étrangers. Economiesuisse a évidemment peur du précédent que cela créerait.

JLMB: Le comité directeur de l’Union suisse des arts et métiers (USAM) recommande, lui, le oui à sa chambre, car cette loi va permettre le développement économique de tout le secteur qui profite de notre activité (cafés, restaurants, kiosques et bénéficiaires de la LoRo), soit quelques centaines de millions de francs.

PN: Avec votre argument d’une économie qui profite des loteries, on peut aussi bloquer les frontières et interdire aux gens d’aller faire leurs courses à l’étranger.

N’aurait-on pas pu, à l’instar du Danemark, instaurer un système de concessions qui laisse la porte ouverte à des opérateurs étrangers?

JLMB: Le Danemark a fait un autre choix, qui n’est pas si loin de celui de la Suisse. Ici, chacun des 21 casinos physiques pourra offrir des jeux en ligne. Au Danemark, ceux qui satisfont à toutes les conditions posées peuvent prétendre à une licence. Mais tous les autres sites sont bloqués également.

PN: Le modèle danois est un peu plus ouvert que celui qu’on essaie de mettre en place en Suisse. Mais le blocage des sites qui est prévu est complètement inutile. 


La protection des joueurs renforcée?

Actuellement, 300 millions par an sont déjà misés en Suisse sur des sites étrangers. N’est-ce pas un gros manque à gagner pour la culture et le sport?

PN: J’en conviens. A chaque fois que vous consommez un bien à l’étranger, c’est un manque à gagner pour la Confédération et l’économie suisse. Mais il faut admettre que, dans un pays ouvert, les gens sont libres de consommer à l’étranger. Actuellement, la loi n’interdit pas d’aller jouer à l’étranger par d’autres moyens que le net. Il suffit de se rendre à Evian.

JLMB: Ces dix dernières années, notre chiffre d’affaires est resté stable aux environs de 400 millions, alors que le marché des jeux sur les sites offshore croît de 10 à 15% par an. Si nous avons des règles restreignant beaucoup notre activité et que nos concurrents ont accès au marché suisse, nous perdrons la moitié de nos bénéfices actuels d’ici à dix ans. Car nos jeunes joueurs seront partis sur ces sites offshore.

PN: C’est le problème de tous les secteurs de l’économie. Et que fait-on? Nous faisons en sorte que la Suisse puisse rester compétitive plutôt que de fermer les marchés. C’est pour cela que j’étais favorable à cette loi, à l’exception du chapitre sur le blocage d’internet.

La LoRo et les casinos veulent protéger les joueurs, mais ils se réjouissent d’ouvrir des jeux en ligne. N’est-ce pas un message très ambivalent?

JLMB: Comme nous travaillons avec un produit comportant un danger d’addiction, nous respectons certaines limites. Nous offrons par exemple 20 francs de gratuité par an à nos clients sur internet. Sur un compte offshore, c’est 250 euros, ce qui n’est pas du tout responsable.

La population sera-t-elle mieux protégée avec la nouvelle loi?

PN: Je ne le pense pas. Nous n’avons pas mis en place les mesures qui étaient demandées par les milieux de la prévention, notamment le fait d’y consacrer 0,5% du produit des jeux. J’ai de la peine à faire confiance à la LoRo sur la question de la responsabilité. Le revenu joué en Suisse romande est au moins deux fois supérieur à celui de la Suisse alémanique. La LoRo, qui pratique un marketing très agressif, ne peut pas en même temps mieux protéger la population. C’est impossible et incohérent.

JLMB: Toutes les associations de prévention approuvent cette loi, car elles ont constaté que le comité référendaire réclamait à la fois l’interdiction du blocage et une meilleure protection de la population, ce qui est contradictoire.

Comment allez-vous protéger le joueur qui joue sur internet dans son salon?

JLMB: Nous allons fixer des limites de mises aux joueurs. Si nous décelons une modification dans leur comportement, nous les contacterons et, au besoin, leur proposerons un entretien avec un psychologue.

Que se passera-t-il en cas de non le 10 juin?

PN: C’est la loi actuelle qui restera en vigueur. Il faudra faire une nouvelle loi proche de celle-ci, mais sans le blocage d’internet, comprenant peut-être des mesures complémentaires de prévention.

JLMB: Dans un horizon de cinq à dix ans, nous aurons perdu 50% de nos bénéfices, qui se chiffrent actuellement à 200 millions redistribués à des buts d’utilité publique.


Une loi controversée

A l’heure de la révolution numérique, la nouvelle loi actualise des dispositions sur les maisons de jeu datant de 1998, ainsi qu’une vieille loi sur les loteries presque centenaire. Les casinos disposant d’une concession pourront proposer des jeux en ligne et les loteries offrir de nouveaux paris sportifs. Principale pomme de discorde: la nouvelle loi interdit aux sites de jeu étrangers d’opérer en Suisse, raison pour laquelle elle est combattue en référendum par un comité «contre la censure et le verrouillage d’internet».

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