Depuis une semaine, les cimetières fleurissent dans les journaux suisses. La campagne sur la révision partielle de la loi militaire est lancée: ses adversaires s'y sont engagés tôt, deux mois et demi avant le vote fixé au 10 juin, et avec l'artillerie lourde. Leur percutant slogan sur fond de croix mortuaires («Sacrifier nos fils pour des conflits à l'étranger?») est propagé par des moyens financiers supérieurs à ceux consentis pour défaire l'initiative «Oui à l'Europe!» rejetée le 4 mars dernier.

L'Association pour une Suisse indépendante et neutre (ASIN) qui coordonne l'action des opposants assure une garantie de déficit jusqu'à un million de francs. Par ailleurs, des bulletins de versement arrosent les 38 000 membres de cette association, ainsi que ceux de la dizaine de groupements, patronal vaudois entre autres, associés au sein du comité «Suisse – oasis de paix». Christoph Blocher assure qu'il ne verse aucun montant à titre personnel. On estime que les milieux refusant l'armement des soldats volontaires envoyés dans des missions de paix à l'étranger ainsi que le renforcement de la coopération militaire avec les pays voisins dépenseront entre 1,5 et 2 millions pour faire capoter la révision. A titre de comparaison, l'ASIN dit avoir engagé 500 000 francs contre l'initiative «Oui à l'Europe!».

Son directeur adjoint, Werner Gartenmann, explique la raison de cette mobilisation: «Si nous perdons cette bataille, une digue se sera rompue. D'un point de vue de défense de la neutralité, le vote du 10 juin est plus important que celui qui aura lieu plus tard sur l'adhésion à l'ONU.» Quant au démarrage précoce, Werner Gartenmann le justifie par «la propagande en faveur de la révision entreprise depuis longtemps par les cadres militaires, notamment au sein des écoles de recrues. De plus, la population est moins familiarisée avec ce thème qu'elle ne l'est avec l'Europe.»

Dans le camp des partisans, une réplique en trois phases est prévue. Ce matin, les conseillers fédéraux Samuel Schmid et Joseph Deiss donnent la position du gouvernement. On observera avec un intérêt particulier la pugnacité dont fera preuve le nouveau chef du Département militaire, qui affronte sur ce terrain une majorité de son propre parti, l'Union démocratique du centre. Les premiers indices montrent qu'il n'en manquera pas. Samuel Schmid a déjà qualifié de «mensongère» l'affiche des opposants et planifié plus de quarante interventions publiques.

Mardi prochain, le comité interpartis favorable à la loi se jettera à l'eau. Un seul mot d'ordre: éviter les arguments d'«ouverture» ou de «solidarité». Le cyclone du 4 mars est dans toutes les mémoires. Guido Schommer, secrétaire du Parti radical, qui coordonne la campagne, résume le cynisme ambiant: «Les dossiers abstraits, tablant sur la bonne volonté, n'ont aucune chance de passer en ce moment. Il faudra faire valoir l'intérêt de la Suisse à maintenir une armée svelte, efficace et relativement bon marché grâce à la coopération internationale.» Les partisans n'articulent pas de montant pour la campagne, mais Urs Rellstab, qui assure leur logistique à economiesuisse, qualifie de «plausible» une somme de deux millions. Un fonds spécial sera alimenté par des entreprises, et non par la fédération patronale elle-même.

Le réalisme pur et dur qui prévaut a amené la conseillère nationale socialiste Barbara Haering à constituer un deuxième comité de soutien pour faire valoir quelques arguments plus idéalistes aux yeux d'une gauche sceptique. «Notre responsabilité de maintenir la paix ne s'arrête pas aux frontières», souligne la Zurichoise, qui se jettera dans la bataille à Pâques avec une quarantaine de députés socialistes ou Verts, ainsi qu'avec des œuvres d'entraide comme Helvetas.