Gros couac dans la «gouvernance» des entreprises dont l'Etat de Vaud est actionnaire. Alors que le débat sur les mandats d'administrateurs vient d'être spectaculairement lancé par le rapport de la Commission d'enquête parlementaire (CEP) sur la BCV (LT du 03.06.2004), alors que députés et gouvernement s'opposent, le Conseil d'Etat a dû hâtivement battre en retraite hier. Pas question pour Olivier Steimer, président du conseil d'administration de la BCV, de faire comme prévu, le 10 juin à Vevey, son entrée parmi les administrateurs de la Compagnie vaudoise d'électricité (CVE). «Il retire sa candidature», nous a annoncé hier soir la conseillère d'Etat Jacqueline Maurer, à la suite d'une série d'intenses contacts téléphoniques déclenchés par nos questions.

Et pourtant tout était prêt. A grand renfort de ces avis officiels qui accompagnent les assemblées générales, la CVE annonçait depuis deux mois son intention de faire d'Olivier Steimer l'un de ses nouveaux administrateurs. Il s'agissait pour ses responsables de retrouver la présence «traditionnelle» de la BCV, actionnaire privilégié par un décret de 1951 au côté de l'Etat (36,14%) et des communes vaudoises (25,46%). Une présence interrompue depuis janvier 2003 et le départ de Jacques Treyvaud. Il s'agissait aussi de profiter des incontestables compétences du nouveau capitaine de la BCV.

Mais c'était oublier, ou, pour le moins, bien légèrement passer sur la loi régissant la banque. Depuis juin 2002, son article 12 (alinéa 6) précise que le président de la BCV «n'exerce aucune activité entraînant un conflit d'intérêts avec ceux de la banque». Or, les relations d'affaires sont étroites entre le groupe CVE et la BCV, et il est difficile d'imaginer qu'elles ne mettront jamais un

administrateur à double casquette en position délicate. Cela alors que l'idée de la disposition est de toujours maintenir le président de la BCV dans un rôle d'arbitre. Qu'un autre de ses responsables siège dans le conseil d'une entreprise en étroite relation d'affaire avec elle est possible. Sollicité pour une rallonge de crédit ou un emprunt favorable, il pourra toujours donner son accord en ajoutant: «Mais je dois convaincre mon président.» Ce dernier n'a pas le même recours. On ajoutera que les députés ont voulu cette formulation en pensant aux largesses passées de la BCV envers Baumgartner SA, dont un des administrateurs était Gilbert Duchoud. Ils avaient même envisagé d'être plus sévères et de contraindre le président à «devoir tout son temps à sa banque».

Dans un premier temps, tout cela avait été mis de côté. Jacqueline Maurer explique que «l'intérêt de l'économie vaudoise», que doit aussi défendre la BCV avait paru primer, mais que les recommandations de la CEP ont entraîné une nouvelle analyse: «Alors qu'il y a débat, il a paru inopportun de permettre cette nomination.» En fait, le tocsin a sonné au Département de l'économie lorsque ce dernier a appris qu'une interpellation parlementaire se préparait. «Si cela n'est pas un conflit d'intérêts, que faut-il?» interrogeait en début d'après-midi sa rédactrice, la socialiste et membre de la CEP Fabienne Freymond. Et elle n'aurait eu aucune peine à obtenir l'appui – tous partis confondus – des autres membres de la commission, fâchés par les réticences du Conseil d'Etat à leurs propositions.

De quoi faire sérieusement réfléchir tous les protagonistes. Alors que la CVE, pourtant présidée par l'avocat Marc-Henri Chaudet, semble n'avoir pas vu qu'elle sollicitait un homme «incompatible», Olivier Steimer lui-même s'est livré à une deuxième analyse de son acceptation du mandat. «Dans un premier temps, le conseil d'administration, qui en avait discuté, estimait que mon expérience serait la plus profitable. J'aurais été ravi d'apporter mon éclairage, mais, sachant qu'il y a une opposition politique, je ne veux maintenant surtout rien faire qui créerait une mauvaise ambiance autour de la BCV. Ma priorité c'est la banque», nous a-t-il déclaré hier.

Au terme d'une journée de téléphones frénétiques, la CVE n'aura plus qu'à annoncer à ses actionnaires qu'elle se cherche toujours un nouvel administrateur. Toute l'affaire prouve en attendant à quel point le rôle de l'Etat-actionnaire et de ses administrateurs demande à être politiquement clarifié dans le canton de Vaud. Olivier Steimer a été victime du flou existant.