Quand il parcourt son jardin, situé à Chez-le-Bart, au bord du lac de Neuchâtel, Pierre-André Jacot fait grise mine. «J'ai de la chance de vivre les pieds dans l'eau, à proximité immédiate du lac. Mais désormais, une partie de mon plaisir est gâchée», indique-t-il la gorge nouée. Depuis plus de deux ans, cet ancien directeur d'école ne passe pas un jour sans penser à la querelle qui l'oppose à son voisin, Michel Robert, également retraité. «Nous n'avons pas la même vision du droit de marchepied, avance Pierre-André Jacot. Un jour, j'ai défendu le droit des piétons à profiter des rives du lac. Ça ne lui a pas plu.»

Portail cadenassé

Tout commence en octobre 2001. Suite au passage au bout de son jardin de promeneurs et de chiens non tenus en laisse, Michel Robert s'emporte. Après avoir apostrophé le petit groupe, il décide de cadenasser le vieux portail de Pierre-André Jacot, qui a tendance à s'ouvrir trop facilement. Son but: empêcher les chiens de «courser ses chats et déféquer sur son gazon». Mis devant le fait accompli, l'ancien directeur sent la moutarde lui monter au nez. Il convoque son voisin pour lui reprocher son attitude qui, outre d'empêcher tout passage sur la berge, le met hors la loi, puisque le portail est situé sur son terrain. S'estimant traité «comme un gamin», Michel Robert refuse de s'excuser.

De prime abord anecdotique, cette querelle de voisinage – qui a mené les deux hommes devant le tribunal du district de Boudry ce jeudi – illustre l'angoisse que suscite chez certains propriétaires fonciers l'obligation de laisser «leur» rive accessible à tous. Car si la situation est moins tendue sur le littoral neuchâtelois qu'elle ne l'est au bord du Léman, où des agents de sécurité patrouillent régulièrement (LT du 16.08.2003), le problème reste sensible. En particulier dans des communes comme Chez-le-Bart, où les maisons sont construites à proximité du lac, ce qui entraîne une certaine promiscuité entre promeneurs et propriétaires.

Dans ce contexte, les riverains de la région ont toujours été particulièrement attentifs aux projets visant à démocratiser les rives du lac de Neuchâtel. Au milieu des années 1990, quand le Conseil d'Etat a lancé l'idée de baliser un sentier sur l'ensemble de la rive nord du lac, ils n'ont pas tardé à réunir leurs forces au sein d'une association. Avec un objectif central: faire en sorte que ledit chemin ne passe pas juste devant leurs propriétés, mais un peu en retrait, en suivant un itinéraire bis. Au terme de longues négociations avec le Service cantonal de l'aménagement du territoire, ils ont obtenu gain de cause: entre Cortaillod et Vaumarcus, le sentier – qui devrait être ouvert au public au début de l'été – s'éloignera de la rive à deux reprises.

Premier détour? Depuis le port de Chez-le-Bart en direction de la frontière vaudoise. A moins qu'ils ne quittent le sentier balisé, les promeneurs seront invités à prendre la direction de la gare de Saint-Aubin avant de redescendre en direction du lac. Plus loin, à proximité de Vaumarcus, le chemin s'éloignera à nouveau de la rive pour emprunter sur quelques hectomètres le tracé de l'ancienne voie CFF. L'association des riverains aurait-elle réussi à forcer la main aux autorités pour préserver sa mainmise sur les rives? Pour Bernard Woeffray, aménagiste cantonal, leur influence n'a pas été déterminante. Selon lui, «les contraintes topographiques propres à ces tronçons ont pesé plus lourd dans la balance que les désirs des propriétaires».

A contre-courant

Comme le canton ne dispose pas d'une association de lutte pour des rives publiques comme cela existe dans le canton de Vaud, le compromis trouvé semble satisfaire tout le monde. Ambassadeur autoproclamé des rives pour tous, Pierre-André Jacot est un des seuls à naviguer à contre-courant: «A Chez-le-Bart, le futur balisage va détourner une majorité des promeneurs de la rive du lac. C'est dommage. Car tant qu'ils ne pique-niquent pas dans mon jardin, j'apprécie leur présence. On se salue. On discute parfois. Malheureusement, dans le coin, peu de propriétaires sont de mon avis. Beaucoup préfèrent une barrière et un écriteau «chien méchant» aux contacts humains.»