Censée voir le jour en 2006, la Faculté des sciences de l'environnement et du développement durable suscite de vives résistances au sein de l'Université de Genève. Voici deux semaines, les professeurs de la Faculté des sciences économiques et sociales ont voté clairement contre le projet du rectorat. Membre du groupe de réflexion qui a échafaudé le projet, le professeur Beat Bürgenmeier se défend de vouloir créer une «faculté marketing» (LT du 02.03.2005). Il explique au Temps les enjeux du débat.

Le Temps: Vous êtes parmi les initiateurs du projet de Faculté des sciences de l'environnement. Comment réagissez-vous au vote négatif de la Faculté des sciences économiques et sociales et aux critiques qui ne jugent pas utile l'avènement de cette huitième faculté à l'Université de Genève?

Beat Bürgenmeier: Je trouve très préoccupant que certains osent parler de «faculté marketing», qui n'aurait aucun contenu. Déclarer d'emblée qu'une faculté étudiant les interactions entre la nature et les activités humaines n'est pas sérieuse, c'est un affront à l'évolution des questions que se posent les scientifiques au plan international. C'est faire fi d'un courant de fond qui touche toute la société.

– Quel a été le processus qui a mené au projet de faculté des sciences de l'environnement?

– C'est la troisième tentative en près de quinze ans de réserver une place aux sciences de l'environnement. Dans les années 1970, nous avons essayé de promouvoir l'interdisciplinarité en créant les Centres d'écologie humaine et d'étude des problèmes de l'énergie. Mais en 1990, l'Institut du management international, qui aurait dû participer à une gestion interdisciplinaire des questions environnementales, est parti à Lausanne, à l'Institut IMD. Pour compenser ce départ, Genève a créé l'Académie internationale de l'environnement.

– Cette Académie n'a pas été un succès…

– A l'époque déjà, plusieurs baronnies à l'intérieur de l'Université n'ont pas voulu d'une structure interne. Il a fallu concevoir cette Académie hors de l'Université. Elle a dû fermer parce que l'Université ne garantissait pas le contrôle scientifique de ses activités et parce qu'elle n'avait pas la masse critique.

– Après cet échec, vous avez rebondi.

– Comme nous jugions la problématique essentielle, le rectorat de Maurice Bourquin (ndlr: l'ancien recteur) a proposé de regrouper dans un institut les différents centres spécialisés dans les sciences de l'environnement. Le projet a été refusé dès la première procédure de consultation auprès des doyens. Les gens ont eu peur de perdre le contrôle de leur propre budget, mais aussi du décloisonnement. D'où la présentation l'an dernier d'un projet d'envergure visant à créer les synergies nécessaires à la création d'une nouvelle faculté.

– Plusieurs facultés traitent aujourd'hui de certaines questions liées au développement durable. Pourquoi le statu quo n'est-il pas satisfaisant?

– Ce qui est fait au sein des facultés est déconnecté et ponctuel. Aucun lien n'est fait entre les différents travaux. Cet éparpillement empêche l'émergence d'un vrai projet intellectuel et donc une visibilité internationale. Il faut donc une nouvelle structure institutionnelle qui favorise le décloisonnement.

– L'Ecole polytechnique fédérale et l'Université de Lausanne ont déjà développé leur pôle des sciences de l'environnement. Le projet de huitième faculté à Genève n'introduirait-il pas un doublon?

– En aucun cas. La Faculté de l'environnement naturel, architectural et construit de l'EPFL ainsi que celle de géoscience de l'Université de Lausanne ont une orientation très technique. Genève pourrait apporter tout le volet des sciences humaines, très complémentaire. Genève pourrait s'occuper de la recherche fondamentale en sciences naturelles, des questions de régulation, de gouvernance et d'éthique. Un pôle régional peut ainsi voir le jour. Mais pour que Lausanne nous considère comme un partenaire, il faut tout d'abord que nous fassions de l'ordre au sein même de l'Université.

– Certains professeurs émettent de sérieuses réserves sur la pertinence d'un bachelor en développement durable qui ne donnerait pas accès à des masters spécialisés et n'offrirait pas de vrais débouchés sur le marché du travail.

– Le bachelor est le premier stade prévu par le processus de Bologne. Il ne doit pas être une spécialisation. Il doit permettre l'acquisition d'une culture générale. De plus, 90% des multinationales ont fait le choix stratégique de s'organiser en fonction du développement durable. Il est dès lors légitime d'anticiper en offrant une formation de culture générale dans ce domaine.

– Un bachelor en développement durable posera des problèmes d'accès à un master spécialisé…

– Il est évident qu'un tel bachelor ne donnera pas un accès direct à un master en chimie spécialisée, par exemple. La faculté que nous voulons créer n'est pas une alternative à l'approche disciplinaire. Pour rendre accessible le master, nous devrons évidemment exiger des prérequis, des formations complémentaires. A mon avis, les critiques sur ce point cachent autre chose: une peur de la concurrence au sein de l'université et d'une restructuration du monde du savoir.

– Les professeurs qui s'opposent à la huitième faculté proposent la création d'un institut transversal. Seriez-vous prêt à approuver un tel projet?

– Un Institut transversal? Cela ne veut rien dire. Cette proposition n'est qu'un prétexte pour ne pas vouloir dire qu'on agit de manière corporatiste. Ce faisant, on risque de banaliser la thématique du développement durable, de la considérer comme n'importe quelle autre matière. On ne peut pas étudier l'histoire de la Réformation comme on étudie les interactions entre la nature et les activités humaines. Un tel institut serait l'affaire de tous et de personne. Il permettrait en fin de compte de maintenir les cloisonnements. Et une petite unité de ce type serait beaucoup moins gênante dans les futurs débats budgétaires.

– Le projet de Faculté des sciences de l'environnement est-il en danger de mort?

– Non, je suis confiant. C'est par la raison et non les intrigues ou les émotions qu'on avance. Le Conseil de l'université saura peser les arguments et non pas les intérêts. Si le projet devait toutefois courir à l'échec, je craindrais beaucoup pour l'image de l'Université de Genève auprès de la jeunesse. Car les attentes en la matière sont considérables.

– Une autre inquiétude affleure dans le débat: celle de voir la nouvelle Faculté se transformer en bastion du radicalisme écologique…

– C'est se méprendre sur l'autonomie de l'Université voulue par le législateur. Ce n'est pas parce que le développement durable est un thème défendu par la tendance rouge-verte sur l'échiquier politique que nous devons laisser entrer la politique à l'alma mater. Notre projet est intellectuel, il n'est pas politique.