Si la presse romande dénonce une campagne de dénigrement organisée en Suisse alémanique, les journaux d’outre-Sarine bombardent, eux, le conseiller fédéral Moritz Leuenberger. Lequel a fait un mauvais choix, qui l’isole et révèle les faiblesses gouvernementales.

Dire que l’on ne s’y attendait pas serait mentir. Le couvercle de la marmite à pression a sauté mardi soir. Si Claude Béglé a dû quitter la présidence de La Poste, c’est notamment qu’il a péché par excès de témérité alors que sa fonction exigeait de la retenue, analysait ce mercredi la presse romande. Qui accumulait les noms d’oiseaux en dénonçant une campagne de dénigrement orchestrée outre-Sarine, où la presse poursuit son feu nourri contre Moritz Leuenberger.

«A qui profite le crime?» demandent L’Express/L’Impartial et La Liberté dans leur éditorial commun: «Le Vaudois a été victime de son goût du pouvoir, qui l’a conduit à négliger la culture suisse du consensus.» Mais «force est de constater que la campagne de dénigrement qui a provoqué sa démission est bien antérieure» aux informations sur le mandat en Inde de Claude Béglé, «pris en flagrant délit de cachotteries». Dans le fond, il est plutôt le disjoncteur qui a lâché, «instrument d’une campagne déguisée» contre son ministre de tutelle.

De son côté, 24 Heures se montre catégorique et peu avare de paroles fortes en évoquant une «victoire des hyènes» et une «défaite des pleutres»: cette démission constitue «un authentique scandale, une affaire d’Etat qui laissera des traces». Plus concrètement, elle est «un révélateur effrayant de la faiblesse du Conseil fédéral et de la toute-puissance d’une coterie de hauts fonctionnaires à la botte desquels la presse dominicale alémanique a accompli un efficace travail de saboteur». Très virulent, le quotidien vaudois dénonce une «cabale menée depuis l’intérieur de l’administration par des rivaux aux desseins contrariés».

Son de cloche similaire dans la Tribune de Genève, pour laquelle cette même presse peut désormais «sabrer le champagne» après «un véritable lynchage médiatique». «Que Claude Béglé se soit comporté comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, personne ne le conteste. Qu’il soit abattu d’une balle entre les deux yeux pour des questions de forme: c’est cher payé», déplore le quotidien dans un style pour le moins fleuri. Résultat: «le colosse s’effondre», écrit Le Nouvelliste. «Claude Béglé capitule», titre L’Agefi.

«Les justiciers masqués, ceux-là même qui ont brillamment organisé la campagne de sape, renchérit Le Matin, ont donc gagné. […] Il ne leur a fallu que quelques semaines pour démolir la réputation d’un homme. Et surtout sa motivation. Ce qui dérange dans cette affaire, c’est la méthode. Lâche.» Contre un homme qui «en a assez» d’être «présenté comme un entrepreneur cupide et dangereux. Ce ne sont pas ses idées qui ont été combattues, ce qui aurait au moins eu le mérite de lancer un débat national sur l’avenir de La Poste. C’est sur l’homme qu’on s’est acharné. Et ça, c’est petit.» Vendredi dernier déjà, Le Courrier vilipendait d’ailleurs la manière de poser un faux problème avec La Poste, qui «agite les esprits»: «La polémique – en veut-on à Claude Béglé […] parce qu’il est Romand ou parce qu’il pratique une politique de communication d’agité du bocal? – occulte la vraie nature des enjeux» sur l’avenir de l’entreprise.

Dans la presse alémanique, les critiques sont tout aussi acerbes que ces derniers jours contre un président qui l’aurait tout de même un peu cherché. Le Tages-Anzeiger et le Bund estiment notamment qu’il s’agissait de la mauvaise personne pour occuper un tel poste, d’«un mauvais choix de Leuenberger» avant cette «sortie» qui est «la meilleure» des solutions, tout en rappelant que «ce n’est pas la première fois» que le conseiller fédéral zurichois «donne l’impression d’un magistrat qui se préoccupe peu de ses dossiers». Et pour le Blick, le patron de La Poste «n’a jamais été capable de bien cerner, et encore moins d’accomplir son rôle et ses devoirs dans sa fonction étatique».

Sa démission «aurait dû avoir lieu plus tôt et est une bonne chose», note pour sa part la Basler Zeitung. N’empêche: «les problèmes demeurent irrésolus», selon la Neue Zürcher Zeitung, et «il est urgent» de donner à La Poste l’impulsion pour «un nouveau départ». «De définir une stratégie claire», précise laRegioneTicino. De manière presque unanime, les journaux d’Outre-Sarine critiquent Moritz Leuenberger – un homme «seul et isolé», selon le Landbote – qui s’est selon eux «laissé éblouir» par Claude Béglé et n’a pas su entendre les avertissements de certains fonctionnaires de La Poste. Les commentateurs mettent la pression. D’ailleurs, le Conseil fédéral n’a pas tardé, mercredi, à nommer Peter Hasler, qui reprend avec effet immédiat la présidence du conseil d’administration, après ce «fiasco» montré du doigt par la Berner Zeitung.