Justice

A Bellinzone, un choc entre islamistes muets et procureure loquace

Juliette Noto a requis deux ans de prison avec sursis contre trois membres du Conseil central islamique suisse, pour propagande en faveur d’Al-Qaida

Mercredi, au terme d’un réquisitoire qui a duré plusieurs heures, la procureure fédérale Juliette Noto a requis des peines de 24 mois avec sursis contre trois dirigeants du Conseil central islamique suisse (CCIS) qui comparaissent devant le Tribunal pénal fédéral à Bellinzone. Les Suisses Nicolas Blancho et Qaasim Illi ainsi que l’Allemand Naim Cherni sont accusés de violation de la loi fédérale interdisant les groupes terroristes Al-Qaida et Etat islamique.

Contrairement aux trois prévenus qui ont refusé de répondre aux questions de la cour, invoquant un «procès politique» et «un climat d’islamophobie», la procureure n’a pas été avare de détails et d’explications techniques. Elle a décortiqué point par point l’acte d’accusation contre les trois membres du CCIS, un groupe d’obédience salafiste fondé en 2009 par le Biennois Nicolas Blancho, 34 ans.

Pour la procureure, il ne fait aucun doute que les trois hommes ont fait œuvre de propagande en faveur d’Al-Qaida lorsque de septembre à octobre 2015, en Syrie, ils ont réalisé deux vidéos. Dans l’un d’eux, Naim Cherni responsable de production du CCIS, s’entretient avec le Saoudien Abdallah al-Muhaysini, leader religieux de l’organisation Jaysh al-Fatah, constituée durant la guerre en Syrie et liée à Al-Qaida. Durant les quelque trente minutes d’un enregistrement visible il y a quelques mois encore sur YouTube (mais aujourd’hui bloqué par la justice), le leader saoudien appelle, selon l’accusation, les musulmans d’Occident à la violence au nom de la guerre sainte.

Les inculpés rejettent toutes les accusations portées contre eux, comme ils l’ont dit lundi lors d’une conférence de presse qui s’est tenue à Berne. Selon eux, la vidéo tournée en arabe avec al-Muhaysini et sous-titrée en anglais, en allemand et en français, est l’interview journalistique exclusive d’un homme qui est «un bâtisseur de ponts» et combat l’Etat islamique, opposé à Al-Qaida sur les différents fronts du djihad mondial.

Pour l’accusation par contre, les trois membres du CCIS étaient parfaitement conscients d’offrir une «plate-forme multimédia à un groupe tel qu’Al-Qaida». Et leur film n’a rien à voir avec une interview journalistique: c’est le monologue d’un combattant djihadiste qui a véhiculé l’idéologie d’une organisation terroriste.

Peines avec sursis

Confirmant en tout point son acte d’accusation, la procureure a demandé que les trois inculpés soient reconnus coupables de violation de la loi fédérale qui interdit les groupes terroristes Al-Qaida et Etat islamique. Elle a requis pour les trois des peines de 24 mois de détention, assortis d’un sursis de cinq ans. Les frais de la cause à la hauteur d’environ
28 000 francs doivent être mis à la charge des prévenus.

L’audience avait débuté dans une salle comble, en présence de nombreux musulmans portant khefias et barbe longue, comme les Suisses convertis Nicolas Blancho et Qaasim Illi, et de plusieurs femmes portant tchadors, mais le visage découvert (le port de la burqa est interdit au Tessin). A leur arrivée devant le siège du Tribunal pénal fédéral, les prévenus et leur entourage ont été accueillis par un groupe de sympathisants qui ont scandé «Allah est grand» et ont déployé des banderoles de soutien. «Nous sommes dans les mains d’Allah, tout ira bien», a lancé Nicolas Blancho avant d’entrer dans le bâtiment.

L’interrogatoire des trois hommes a été rondement mené, ceux-ci ayant refusé de répondre aux questions de la cour et de la procureure. Il est toutefois ressorti des demandes de la présidente de la cour et de la procureure que Naim Cherni, le plus jeune des trois inculpés, vit encore avec ses parents, que Qaasim Illi, père de sept enfants et un huitième en route, s’est remarié en 2014 avec sa première épouse, la militante Nora Illi, et que Nicolas Blancho, père de trois enfants, vit lui aussi séparé. Les deux salafistes suisses sont par ailleurs dans une situation financière précaire.

Jeudi, la parole doit passer aux trois avocats des accusés. La sentence sera prononcée le 25 mai prochain.

Cause SK.2017.49

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