C’est au mieux une embardée délibérée, au pire une sortie de route involontaire et périlleuse. Quelle mouche a piqué le conseiller national genevois PLR Benoît Genecand quand il a rédigé sur un réseau social un commentaire fouaillant les dealers de rue dans son quartier, avec cette incise qui a mis le feu aux poudres: «parce que tous ces dealers sont des hommes (noirs, dois-je le rappeler?)». Ou quand la parenthèse devient le titre.

Il n’en fallait pas plus pour déchaîner les applaudissements, les critiques, ou l’opprobre. Celui de Fernand Melgar au premier chef, le réalisateur vaudois qui avait lui aussi dénoncé le deal de rue à Lausanne, au grand dam de la gauche. Interrogé par un journaliste, il est monté à l’assaut, fustigeant «la stigmatisation, la xénophobie et la misogynie» du propos de l’élu, qui avait cru bon de préciser que ces indésirables de la Jonction étaient ravitaillés par une femme «pas très jolie».

«Enfarinage de haut vol»

Dans le torrent de la polémique, Benoît Genecand a alors sorti sa plus belle plume pour répondre à Fernand Melgar dans une lettre ouverte. Un éclatant exercice de rhétorique dont il ressort, en substance, que définir une communauté comme noire revient à être raciste, tant il apparaît aux humanistes que la communauté ne saurait se définir par une couleur de peau. Et vlan! Mais il en faut plus pour démonter Fernand Melgar, plus à l’aise avec les images qu’avec les effets discursifs: «Sa lettre ouverte, dont je précise qu’elle ne m’a pas été envoyée, est un enfarinage de haut vol, un bel exercice de politique politicienne.» En revanche, le réalisateur admet le bien-fondé de la théorie du conseiller national, tout en affirmant ne pas être tombé dans ce piège: «Je ne parle pas de communauté noire. J’ai dit qu’il mettait tout un groupe de personnes dans le même panier, à savoir les gens de Lagos et les Africains de l’Ouest.»

De subtiles distinctions de forme qui éludent la question de fond: le Vaudois de gauche et le Genevois de droite dénoncent peu ou prou la même chose, un phénomène qui empoisonne leurs quartiers respectifs. «Le message est le même, admet Fernand Melgar, mais la manière change tout, entre mon constat sur la présence de bandes organisées de criminels, et les relents populistes en dessous de la ceinture de Benoît Genecand.» Ce dernier rétorque que lui au moins n’a pas mis de photos en ligne, à l’instar du réalisateur. Et il ne peut s’empêcher d’ironiser autour de l’adjectif politiquement incorrect: «Fernand Melgar a tenté de me refiler le Pierre Noir du jeu de cartes, pour se réhabiliter aux yeux des socialistes qui le traitent désormais de paria.»

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Un franc-tireur qui agace

A cet échange d’amabilités s’est également invitée la PLR Martine Brunchwig Graf, présidente de la Commission fédérale contre le racisme. Elle dénonce, dans le journal Le Courrier, un ton «clairement xénophobe», mais qui ne tombe vraisemblablement pas sous le coup de la norme pénale antiraciste. «Qui définit que le ton est acceptable ou pas? réagit l’élu PLR. Certainement pas la clientèle des bistrots de la Jonction, mais bien les élites, qui s’arrogent le droit de contrôler la parole, au mépris de la libre expression. Nous ne sommes pas tous obligés de voir les choses depuis la rue des Granges.» Un langage coloré qui n’est pas sans rappeler celui de la droite populiste, qui a fait des «élites» une cible de prédilection. D’ailleurs, le conseiller national UDC Yves Nidegger ne s’y trompe pas: «Benoît Genecand est un homme lucide, ce qui est rare au PLR. Il affirme ses doutes quant à la libre circulation tout comme sur un problème non résolu par Pierre Maudet.» Et hop, voilà le conseiller d’Etat MCG Mauro Poggia en selle, saisissant l’occasion pour annoncer qu’il va s’en occuper.

Nous y voilà. La provocation du PLR nourrissait-elle un dessein politique, un petit air de campagne? Par exemple un désir de Conseil d’Etat, pour le cas où une élection partielle devait survenir? «Non, répond Benoît Genecand, car mon parti trouvera des gens compétents contre qui je ne me mettrai pas en concurrence.» Reste que son parti n’avait pas besoin de cette polémique, en regard des problèmes actuels auxquels il fait face. Certains se disent fatigués par le franc-tireur Genecand, dont la parole excentrique constituerait un genre d’identité travaillée de mauvais garçon. Si ses positions contre la libre circulation en ont déjà agacé plus d’un, cette polémique est considérée comme dispensable. Des adjectifs, il est en général recommandé l’usage avec modération.