#LeTempsAVélo

Durant six semaines, plusieurs équipes de journalistes du Temps et d’Heidi.news se relaient pour parcourir la Suisse à vélo et raconter ses transformations. Suivez leur odyssée grâce à notre carte interactive et retrouvez leurs articles écrits au fil du chemin.

Faire l’impasse sur Guillaume Tell au Forum de l’histoire suisse de Schwytz, au cœur de cette Suisse centrale si jalouse de ses mythes. C’était le parti pris initial de l’exposition sur les origines de la Confédération. Finalement, l’homme à l’arbalète sauvera son honneur en figurant en forme d’épilogue légendaire. Le Pacte de 1291 a également passé à la trappe. D’une part parce qu’il ne s’agit pas de l’acte de fondation de la Suisse, n’étant mentionné ni dans d’autres pactes, ni dans les chroniques du Moyen Age. D’autre part parce qu’on peut l’admirer à 300 mètres de là, au Musée des chartes fédérales, où on ne confond pas non plus symbolique et réalité historique.

Notre carnet de route: #LeTempsAVélo, d’Egnach à Bellinzone

Comment raconte-t-on l’histoire aujourd’hui en Suisse primitive? Où sont passées les icônes, brandies par les opposants à la crise sanitaire? «Nous avons présenté les origines de la Suisse de manière différente de ce que le public attendait, avance Denise Tonella, directrice du Musée national suisse, mais il l’a bien reçue.» Pourtant, elle ne cache pas que le sujet est sensible. Dans cette partie du pays, l’histoire des origines devient vite un enjeu politique, et il fallait une certaine audace pour abandonner récits épiques et passé mythifié.

Le musée présente une réalité géostratégique plus ample que ce à quoi croyaient nos grands-parents. Celle d’un pays dont les origines sont imbriquées dans la structure politique du Saint-Empire romain germanique; celle d’une région au cœur de voies commerciales essentielles, nœud du trafic nord-sud qu’il fallait préserver; celle d’une région peu sûre, où les guerres privées faisaient rage et où mieux valait s’allier plutôt que de se disputer, avec pour conséquences champs brûlés et bétail volé: «A la fin du XIIIe siècle, les princes territoriaux, qui jouaient les arbitres dans les conflits, sont souvent absents. Uri, Schwytz et Unterwald doivent chercher à établir seuls la paix. Forts de structures associatives semblables aux coopératives agricoles, ils instaurent leurs propres tribunaux. Ces assemblées seront les ancêtres des Landsgemeinden, qui vont s’inspirer aussi des villes italiennes», explique Denise Tonella.

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«Beaucoup de chartes étaient conclues à cette époque»

On aurait tort d’imaginer que ces régions avaient alors en tête de fonder une nation: «Beaucoup de chartes étaient conclues à cette époque, poursuit la directrice. La construction de la Confédération prend du temps.» La bataille de Sempach, en 1386, signe la victoire des trois cantons sur les Habsbourg: «L’Europe a été impressionnée que des troupes de paysans infligent une défaite cuisante à une armée de chevaliers, explique-t-elle. L’existence de la Confédération naît au moment où les Habsbourg acceptent l’idée de perdre le contrôle de cette région. Mais il faudra encore attendre presque 100 ans pour que Tell apparaisse, dans le Livre blanc de Sarnen, rédigé vers 1470.»

Au XIXe, siècle des nationalismes, la pièce de Friedrich von Schiller va faire connaître Tell en Europe. En Suisse, c’est la révolte de paysans patriotes contre un pouvoir étranger qui cristallise le sentiment national. Arnold de Winkelried, héros de la bataille de Sempach peint par Ludwig Vogel, devient lui aussi symbole du sacrifice au bien commun. Pourtant, l’homme n’a pas existé non plus. Une originalité suisse: «La plupart des héros suisses sont des mythes ou des saints, comme Nicolas de Flüe, atteste Irène Herrmann, professeure à l’Université de Genève. Quelqu’un de mythique a l’avantage de pouvoir être remodelé.»

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La Suisse centrale n’ignore plus qu’elle a rêvé Guillaume Tell. C’est peut-être pour cela que le musée qui lui est consacré, à Bürglen (UR), près d’Altdorf – «berceau de la Suisse», selon l’appellation récente – pose cette question iconoclaste: «Tell était-il un terroriste? Un rebelle? Un assassin?» Cette interrogation est soutenue par une galerie de personnages, héros ou anti-héros selon l’époque ou les convictions: Gandhi, Che Guevara, Robin des Bois, Julian Assange, le général Guisan. Il fallait oser.

«Ici, quand on est contre les autorités, on invoque toujours Guillaume Tell»

Mais tous ne l’entendent pas ainsi. Dans cette région très sourcilleuse des libertés, où l’on compte beaucoup d’opposants à la politique sanitaire d’Alain Berset, on se réclame désormais de l’héritage de Tell dans les manifestations hostiles au certificat covid: Tell en résistant, l’OFSP en bailli Gessler. «Tell est invoqué avec force à la faveur du coronavirus, confirme Miriam Christen, conservatrice du musée et députée PLR au Grand Conseil uranais. Beaucoup de gens, ici, font un mauvais usage de ce héros.» Des gens lui demandent même d’utiliser des images du musée pour manifester contre le pass sanitaire, ce qu’elle refuse.

#LeTempsAVélo, épisode 22: Schwytz, au cœur du monde UDC

Cela n’étonne pas Franz Steinegger, figure politique qui a notamment présidé le Parti radical de 1989 à 2001, et a accepté de rencontrer Le Temps au musée: «Même si on a aujourd’hui de Tell une autre interprétation qu’avant, une chose ne change pas: ici, quand on est contre les autorités – et notre région n’aime pas les ordres –, on invoque toujours Guillaume Tell. C’est spécifique à la Suisse centrale.» L’ancien politicien nous rapporte que la majorité des habitants de cette vallée ne sont pas vaccinés: «Ils pensent que la nature résout tous les problèmes.»

Si la Suisse centrale aurait tort de ne pas capitaliser sur ses mythes – le Tellbus amène les pendulaires d’Altdorf à Lucerne et le Winkelried Bus, à Stans –, elle les recycle aussi au gré de «la perfidie du temps». Ce mot, tiré de la Charte fédérale de 1291, est encore bien vivant 730 ans plus tard.