Devenue dans le langage courant synonyme de désastre, la bataille de la Bérézina, du 26 au 29 novembre 1812, s’est transformée, grâce à l’interprétation très particulière du ministre de la Défense Ueli Maurer, ce 1er août, en attaque contre l’Europe et les élites «aveuglées par des visions de grandeur».

Si des milliers de Suisses ne sont pas revenus de la campagne de Russie, c’est parce que «la direction politique de l’ancienne Confédération se méfiait du peuple».

«A cause d’une direction politique sans courage, encline à accepter toutes les exigences étrangères et menant finalement à la perte de la souveraineté et à l’abandon de son indépendance, la Suisse dut sacrifier des milliers de vies humaines pour satisfaire la politique hégémonique démesurée d’une Europe soumise à une direction centralisée». Dans ce résumé, on retrouve les dénonciations coutumières du parti populiste contre la politique européenne du Conseil fédéral et «l’Europe bureaucratique».

S’en prendre aux élites, toujours prêtes à trahir, mettre en parallèle l’Europe d’aujourd’hui avec l’empire des Habsbourg, le IIIe Reich allemand et aujourd’hui l’empire napoléonien, ce sont des constantes de la dialectique de l’UDC. «Un amalgame médiatique destiné à valoriser l’esprit de résistance», expliquait au Temps, il y a un an, le politologue Oscar Mazzoleni. Agiter la menace des grandes puissances, valoriser la lutte du petit contre le grand.

Un spécialiste bondit

Le texte très documenté d’Ueli Maurer, qui émane d’un historien proche de l’UDC, reprend la même construction que le discours anti-européen prononcé par le conseiller fédéral au Grütli en mai 2011. Celui-ci était dû à la plume de l’historien et conseiller national UDC Peter Keller. Mais l’interprétation des faits historiques fait bondir l’un des grands spécialistes de cette période, l’historien fribourgeois Alain-Jacques Tornare, auteur, avec Thierry Choffat, d’un ouvrage sur le sujet*: «C’est une instrumentalisation de l’histoire à des fins politiques qui confine au mensonge. On utilise l’histoire comme moyen de division entre les Suisses, c’est inquiétant», s’insurge-t-il.

D’abord, relève-t-il, comment la Suisse aurait-elle pu résister seule à la puissance napoléonienne alors que l’Espagne, la Prusse et l’Autriche ont fini par plier? La Confédération était entourée par des nations soumises à Napoléon. Comme «pays allié», mais en réalité assujetti, elle avait accepté, comme une bonne partie de l’Europe, de fournir à la France quatre régiments d’un total de 16 000 hommes, chiffre qui ne fut jamais atteint. «Ce qui n’empêchait pas les Suisses de mener des discussions âpres pour tenter d’échapper aux exigences françaises», selon l’historien.

Des cités-Etats

De plus, parler d’une direction politique qui se méfiait du peuple, «c’est ignorer la réalité de l’ancienne Confédération: le peuple n’avait rien à dire, la république était une fiction; il n’y avait pas de direction politique, et jusqu’à l’acte de Médiation imposé par Napoléon en 1803, il n’y avait en fait pas d’Etat helvétique, mais des cités-Etats dominées par des patriciens et qui disposaient de colonies au sein même de la Confédération avec une Diète incapable de décider». En 1792, cette Suisse tant idéalisée par l’histoire officielle et l’UDC, avait été si faible, si désorganisée, si divisée qu’elle avait été incapable de rappeler les troupes suisses au service de la France. Ce qui aurait évité le massacre des Tuileries le 12 août. A l’époque, l’avoyer bernois Steiger écrivait encore: «Nous avons besoin d’un voisin puissant pour nous soutenir» et ce ne pouvait être que la France.

Surtout, le plurilinguisme, le fédéralisme, l’égalité entre les cantons, si souvent chantés, ne sont pas des héritages du Pacte de 1291 ou des vertus innées aux Suisses, «c’est bel et bien Napoléon qui les leur a imposés dans l’acte de Médiation». Mais que l’étranger soit à l’origine de la Confédération helvétique telle que nous la connaissons, «c’est impossible à accepter pour certains», résume Alain-Jacques Tornare. Qui ajoute, malicieux, que sans Napoléon, le château de Christoph Blocher à Rhäzüns serait autrichien. L’histoire est manipulable, conclut-il, «pour un politicien, il faut l’occulter si possible, l’exagérer si nécessaire».

* «La Bérézina: Suisses et Français dans la tourmente de 1812», Ed. Cabedita.