Devant la justice

Y a-t-il une vie après le chanvre pour Bernard Rappaz? La question se pose au Tribunal cantonal valaisan, qui juge le célèbre cultivateur en appel, après sa dernière condamnation en date.

Il y a un an, le Tribunal de district de Martigny lui avait infligé 12 mois de prison pour infractions graves à la loi sur les stupéfiants, en complément de la peine de 5 ans et 8 mois qu’il purge depuis mars 2010 à Crêtelongue. La défense ayant fait recours en espérant l’acquittement, le procureur général du Valais l’a fait à son tour en réclamant une aggravation de la peine jusqu’à 28 mois.

«Qu’allez-vous faire ensuite?» demande au condamné Françoise Balmer, la présidente de la Cour. «Le plus simple serait que je cherche un travail dans l’agriculture biologique», répond Bernard Rappaz, qui a déjà bénéficié de cinq congés et arrivera cet été à mi-peine. «Mais le chanvre, c’est fini, je ne veux plus prendre le moindre risque», promet-il aux juges, quand bien même il déclarait le contraire il y a quelques jours dans une interview. «J’ai beaucoup évolué spirituellement, je suis devenu bouddhiste pratiquant, j’ai envie de voyager», dit-il encore.

«Il faut lui faire confiance»

«Il a bientôt 60 ans, ce n’est plus l’âge de partir en guerre, assure son avocat, Aba Neeman. Je le crois, il faut lui faire confiance.» Jean-Pierre Gross, procureur général, conteste sèchement: «Il n’y a rien de positif à mettre sur son compte, surtout pas l’espoir qu’il prenne les chemins légaux. Depuis vingt ans, il se moque de la justice et de la police en faisant croire sournoisement qu’il veut s’amender.»

Le représentant du Ministère public n’est pas revenu sur les faits – la vente de 260 kilos de haschich, pour un chiffre d’affaires estimé à 1,3 million – suffisamment établis en première instance selon lui. Il a consacré l’essentiel de son réquisitoire à dénigrer le personnage «insurpassable» de Bernard Rappaz. «Un apôtre de la libéralisation du cannabis? Un épicier sauveur des buveurs de tisane? La victime expiatoire d’une justice aveugle? En réalité, un commerçant froidement calculateur dont les actes relèvent de la haute criminalité et représentent un danger grave, en particulier pour les jeunes.»

Visiblement, la grève de la faim de Bernard Rappaz, commencée le jour même de son incarcération, il y a deux ans, a laissé des traces. «Vous avez pris en otage tout un canton et ses institutions», lui lance le procureur. «La grève de la faim fait partie de la liberté d’expression», rétorque l’avocat du chanvrier.

Sur le fond, le défenseur critique le fait que la justice valaisanne ait intenté à Bernard Rappaz deux procès, pour des actes qui auraient dû constituer un ensemble. Le cultivateur a été condamné en 2009 à 5 ans et 8 mois de prison pour des faits commis entre 1997 et 2001, tandis que les faits de la période 2002-2006, qui font l’objet de la procédure actuelle, étaient en cours d’instruction. Il y voit une volonté délibérée de faire comparaître son client deux fois devant le tribunal, une forme d’acharnement. «Il est faux de dire qu’il a recommencé, souligne Me Neeman. Le jugement de 2009 tenait déjà compte de son ancienne récidive et il n’y a pas de nouvelle accusation depuis 2006. L’équité serait qu’il n’y ait pas de peine complémentaire.»

La défense conteste la crédibilité de deux témoignages à charge, ceux de deux anciens clients de Bernard Rappaz, sur lesquels repose la condamnation de 2011. L’accusé admet avoir vendu du haschisch, mais dans une bien moindre quantité et, pour le reste, prétend que la marchandise lui a été volée. «Pourquoi n’avoir pas contesté les faits quand vous le pouviez, lors de la confrontation? lui demande-t-on. «J’étais sous l’emprise de mon ancienne avocate, qui me conseillait de garder le silence», répond-il. «Erreur, rectifie la présidente, c’est l’assistante de votre actuel défenseur qui était présente.» La Cour a refusé que ces deux témoins soient appelés à la barre.

Entre l’huile, la résine, le tourteau ou la tisane, le procès tourne par moments au véritable cours sur la plante et ses dérivés. A la fin, l’accusé prend longuement et posément la parole. Maintenant qu’il est ruiné, qu’il a tout perdu, il fait de son combat pour le chanvre le point culminant d’un parcours militant qui a commencé «à l’âge précoce de 12 ans, quand j’ai décidé d’être objecteur de conscience».

«Il a pu croire à un moment que certains produits allaient être libéralisés, concède le procureur. Mais il n’y a plus de place pour la défense idéaliste de la fumette.» Bernard Rappaz, lui, continue de croire que «l’Histoire [lui] donnera raison». Le jugement sera rendu ultérieurement.