Bernard Soguel est candidat au Conseil d'Etat neuchâtelois. Ce socialiste âgé de 53 ans est établi à Cernier, dans le Val-de-Ruz, une région rurale qui fut, comme on l'apprenait à l'école, «le grenier à blé du canton» avant de devenir un dortoir, disent les mauvaises langues. Le district de 14 400 habitants répartis dans seize communes est désormais plus peuplé que celui du Locle ou du Val-de-Travers. L'autoroute le place à quinze minutes de Neuchâtel et de La Chaux-de-Fonds. C'est une région tranquille, avec ses quartiers de villas aux thuyas bien taillés. Une région dont six des neufs députés au Grand Conseil sont issus des partis de droite. La probable élection de Bernard Soguel au Conseil d'Etat en avril ne suscite pas un enthousiasme débordant.

A Coffrane, le principal souci du député radical Jean-Bernard Wälti, c'est que la droite conserve sa majorité au Conseil d'Etat. «Après, si l'un des cinq élus du gouvernement vient du Val-de-Ruz, tant mieux, mais ce n'est pas à moi de trier parmi les candidats de la gauche.» Toujours est-il que l'élection de Bernard Soguel constituerait un plus pour le Val-de-Ruz. Réplique de Jean-Bernard Wälti: «Les conseillers d'Etat sont avant tout au service du canton, mais il est vrai que certains nous ont montré qu'ils avaient un œil plus ouvert sur leur région.»

A Valangin, le sculpteur Aloys Dubach a installé son atelier et son logement au bord du Seyon, derrière le château, dans un endroit sauvage où le soleil n'arrive pas à réchauffer les tuiles de sa maison pendant les plus longs mois de l'hiver. Il est persuadé que Soguel est un bon candidat, mais il n'ira pas jusqu'à dire que c'est le candidat d'une région. Car l'identité régionale est moins perceptible au Val-de-Ruz qu'au Val-de-Travers ou dans les villes des Montagnes. Encore que les Fêtes de la terre, dont Bernard Soguel est l'un des artisans, «permettent de réunir les gens de la vallée».

A Fontainemelon, Armand Blaser, grand défenseur des transports publics, fait partie de la famille socialiste du Val-de-Ruz. «Les gens ont de la reconnaissance pour tout ce que Soguel a fait.» Il est vrai que l'ancienne école d'agriculture était en perdition avant qu'il ne reçoive le mandat de lui imaginer un avenir. Elle est devenue l'Ecole des métiers de la terre, avec son festival des jardins extraordinaires, ses fêtes et, un jour peut-être, son Mycorama, dédié à la connaissance des champignons sur le modèle du Papiliorama de Marin. En outre, Soguel n'est jamais loin – et souvent très présent – quand un bastringue culturel anime la région.

Reste que cet homme charmant en tête à tête, mais assez doctrinaire quand il s'exprime au Grand Conseil, manque de charisme. «C'est vrai que la rigueur de son discours ne montre pas toujours sa chaleur humaine», reconnaît Armand Blaser; mais il ajoute tout de suite que «Soguel représente l'assurance d'un travail de qualité». Evidemment, remarque encore Armand Blaser, «dans une région majoritairement à droite, il est difficile de trouver un élan derrière un candidat de gauche». Surtout un socialiste qui a osé proposer la fusion des communes de la région, si jalouses de leur très relative indépendance.

L'historien régional Maurice Evard résume le sentiment du peuple face aux politiciens qui prennent des initiatives: «Laissons braire et avançons, disaient les paysans du Val-de-Ruz.» Il note toutefois que «Soguel s'est dévoué comme un fou. Il a consacré une partie de sa vie à défendre le Val-de-Ruz». Et c'était urgent car, selon la formule de Maurice Evard: «Dans ce canton, la démocratie se résume à satisfaire les deux minorités urbaines du Haut et du Bas…»

L'élection de Bernard Soguel pourrait donc donner un peu de voix au Val-de-Ruz. La vallée en ressent-elle le besoin? «Ici, les gens n'ont en commun que le fait d'habiter dans la région. Ce qu'ils veulent, c'est avoir la paix», ironise Jean-Marc Elzingre, dessinateur de presse à L'Impartial et à L'Express, et qui vit à Villiers. Quand on lui parle de «l'assurance d'un travail de qualité» que constituerait la présence de Bernard Soguel au Conseil d'Etat, Elzingre réplique qu'il ne suffit pas «de faire son boulot en politique: il faut aussi savoir donner un peu de rêve». Concernant le manque de charisme du socialiste, Elzingre le définit ainsi: «On se demande toujours s'il nous en veut. Il est souvent sur la défensive. Ça doit être de la timidité.» Et le caricaturiste de conclure, sourire en coin: «Soguel va remplacer Francis Matthey au gouvernement. Les gens y trouveront au moins une raison de se réjouir de son élection…»