Il en faut beaucoup pour qu'un chef de service romand propose sa place à un fonctionnaire fédéral. C'est pourtant ce que Bernard Ducret a fait, l'autre jour au téléphone, lorsque ce responsable des renvois des Kosovars dans le canton de Genève se faisait expliquer par un membre de l'Office fédéral des réfugiés comment il devait accélérer la cadence des départs. «Nous sommes peut-être plus lents qu'ailleurs, mais nous appliquons les directives du Conseil d'Etat: la force en dernier recours», s'énerve le Genevois. La crispation autour des chiffres des retours se laisse expliquer par la menace financière: fin septembre, les cantons auront à passer à la caisse s'ils n'ont pas fait leur devoir aux yeux de l'Office fédéral des réfugiés. A Berne, on appelle ça un règlement trimestriel: quatre mois après le début de la dernière phase de retours, soit celle des renvois, les cantons «retardataires» seront pénalisés du forfait assistance, soit 1200 francs mensuels par réfugié non renvoyé.

Pour tenir un baromètre des retours, Berne impose chaque mois au canton un nombre minimum de Kosovars à renvoyer, calculé en fonction du nombre de requérants encore présents depuis la fin des programmes de retours volontaires, soit au 31 mai. Mais après deux mois de cette pratique arithmétique, Berne et les cantons sont au bord du clash. Même si chaque départ est nommément répertorié dans la banque de données de l'ODR, sur la base des listes fournies par les offices cantonaux, il est impossible de savoir combien de Kosovars les cantons ont encore à renvoyer. Mieux: les quotas sont modifiés de mois en mois. C'est ainsi qu'à fin juillet, le Service de la population vaudois, qui croyait respecter à peu près les directives fédérales, découvre par une circulaire qu'on lui impute un retard de quelque 430 personnes. En termes de forfait d'assistance, cela représenterait près d'un demi-million de francs. Stupeur. Cet écart statistique, que tente de comprendre le canton, n'incite pas à la clémence avec les réfugiés. Faut-il y voir un lien? Au rez-de-chaussée de l'office vaudois, les décisions de renvois se sont considérablement accélérées depuis le début du mois d'août: alors que le minimum imposé se situe entre 150 et 160 renvois, Vaud a déjà retenu depuis le début d'août 216 places sur les vols pour Pristina. «Le rythme s'est en effet accéléré, mais c'est surtout parce que l'ODR nous offre davantage de places sur les vols», répond-on au Service vaudois de la population. Cette accélération du rythme intervient malheureusement au moment où il faut renvoyer les familles avec enfants scolarisés.

Même à l'ODR, on qualifie la situation chiffrée de «cafouillage». «Jusqu'ici, nous n'avions jamais coordonné une opération de cette ampleur», explique le porte-parole Dominique Boillat. La première raison, c'est un retard «important» dans la saisie des données. La deuxième, une confusion entre des retours volontaires qui ont pris du retard et les renvois de la dernière phase. De plus, le nombre de Kosovars susceptibles d'être renvoyés change constamment: naissances, nouveaux cas déboutés, réapparition de clandestins s'ajoutent au chiffre qui sert de base à l'établissement du quota pour les cantons. L'opération d'arithmétique, qui monopolise tout un staff à Berne et fait paniquer certains cantons, est discréditée: «Les quotas? Nous n'en tenons plus vraiment compte», avoue un fonctionnaire valaisan.

La pression de l'ODR est d'autant plus discutable qu'elle n'inquiète que les cantons «retardataires», comme Genève et Vaud. Ceux qui font du zèle s'en sortent. Beaucoup – et surtout parmi les cantons alémaniques – ont dépassé leur quota, voire expédié tous leurs réfugiés en deux mois. En juillet, plus de 1800 renvois ont été effectués, plus du double de ce qu'avait prévu la Confédération. Des méthodes expéditives sont dénoncées: Argovie et Thurgovie ont résilié les baux de leurs requérants et les ont regroupés en centre d'hébergement en attendant l'expulsion. En Suisse romande, Fribourg, le Valais et le Jura ont pris de l'avance. Mais qui dit renvois ne dit pas toujours mesures policières: en Suisse, un peu plus de la moitié des «renvois» ont été le fait de personnes qui se sont présentées spontanément à l'aéroport. En Suisse romande (voir encadré), l'encadrement policier n'a été nécessaire que pour 70 renvois sur quelque 800 en juin et juillet. Pourquoi employer la force alors que suffisamment de Kosovars sont disposés à se rendre à l'aéroport sans escorte? «Les renvois forcés, menés en début de mois, servent d'exemple. Nous comptons sur l'effet psychologique, et ça marche», explique-t-on à l'Office fribourgeois de l'asile.