Ambiance tendue à l'issue de la visite officielle du ministre russe des Affaires étrangères, Igor Ivanov, à Berne. «Tout Etat civilisé et démocratique est tenu de défendre les intérêts de ses concitoyens surtout si ceux-ci se trouvent dans une situation difficile. Nous continuons à chercher activement une solution pour régler le sort de Pavel Borodine. Je tiens simplement à dire qu'à Moscou, on espère que des mesures rapides seront prises du côté suisse pour résoudre le problème», a déclaré le chef de la diplomatie russe lors d'une conférence de presse. Présent à ses côtés, son homologue Joseph Deiss a rappelé que ce dossier ne relevait pas de la compétence des autorités fédérales mais que celles-ci aideraient la Russie «à établir les contacts» nécessaires.

«Question suffisamment délicate»

Igor Ivanov n'a pas souhaité fournir plus de détails sur une question qu'il qualifie lui-même de «suffisamment délicate». Le ministre a toutefois tenu à dire que le gouvernement russe ne s'ingérait dans les affaires de personne tout en soulignant que des contacts ont été pris entre le Parquet de la Fédération de Russie et celui de Genève pour ouvrir le dialogue.

Bernard Bertossa confirme de son côté avoir reçu une invitation écrite de ses homologues de Moscou, «démarche qui n'a rien de diplomatique», proposant aux magistrats genevois de venir «approfondir la coopération judiciaire entre les deux pays». Invitation à laquelle il ne sera pas donné suite, ajoute le procureur général, tout en précisant qu'il appartient au Ministère public de la Confédération de se déterminer sur de tels rapports. En septembre dernier, une offre similaire s'était traduite par une contre-proposition et par la venue à Genève des magistrats russes. Tout en ayant classé le volet Mabetex à Moscou pour «absence de délit», le juge Rouslan Tamaïev affirme vouloir continuer à fournir des renseignements à ses homologues suisses. Une tout autre question est de savoir si les indications en provenance de Moscou auront une quelconque utilité pour démontrer qu'un crime a bien été commis lors de la conclusion des contrats de réfection du Kremlin. Jusqu'à présent, cela n'a guère été le cas. Mais les choses peuvent toujours changer. Le vice-procureur Vassili Kolmogorov a déclaré jeudi à l'agence Interfax que la justice russe serait prête à ouvrir une enquête sur des malversations financières au sein de l'administration présidentielle si la Suisse lui fournissait des documents en ce sens. On rappellera volontiers ici que l'intéressé a déjà en main l'essentiel des preuves réunies par l'enquête helvétique.

Les magistrats genevois n'envisagent aucun arrangement pour sortir Pavel Borodine de sa situation de détenu. «La seule solution pour lui est d'accepter son extradition», relève Bernard Bertossa. Peut-on imaginer que les avocats de l'ancien intendant négocient des conditions pour parvenir à cette procédure simplifiée? «Pour l'instant, je n'ai reçu aucune proposition, le Parquet n'a rien contre le plea bargain si les négociations restent dans les limites du raisonnable», ajoute le procureur général. La procédure poursuit donc son cours. Théoriquement, une intervention politique reste toujours possible. Du côté suisse, Joseph Deiss a rappelé le principe de la séparation des pouvoirs à son invité du jour. Aux Etats-Unis, il reste encore à définir le degré de «compréhension» que George W. Bush est prêt à accorder à ce dossier après sa première conversation téléphonique avec Vladimir Poutine. Le président russe a en effet souhaité que le cas de Pavel Borodine trouve une solution conforme «aux principes humanitaires et juridiques».

«Relation excellente»

En marge des crispations suscitées par «l'affaire Borodine», Igor Ivanov et Joseph Deiss ont tenu à souligner «l'excellente relation qui unit les deux pays». A l'issue d'une discussion de près de deux heures, la prolongation d'un accord de coopération technique et financière a été signée par les parties. La future visite de Vladimir Poutine en Suisse, prévue pour le second semestre de l'année, a également été évoquée. «Il faut créer les conditions les plus favorables pour la venue du président», a ajouté Igor Ivanov. Enfin, Joseph Deiss a rappelé à son homologue que la Suisse est très préoccupée par la situation en Tchétchénie.