«Je sens l'exaspération monter dans la population.» Face à l'impasse de la voie officielle, le ministre chrétien-social jurassien Laurent Schaffter s'estime légitimé pour organiser, ce samedi à 13 h 45, une manifestation sur la place Fédérale, à Berne. «Avec une unique revendication: faire respecter les promesses fédérales autoroutières», assène-t-il, très à l'aise dans un rôle inédit pour un conseiller d'Etat, celui d'organisateur d'un rassemblement populaire revendicateur.

Laurent Schaffter a convaincu ses collègues ministres des routes du Valais, de Neuchâtel et de Berne de s'associer à la démarche: quatre cantons et leurs populations exigeront l'achèvement dans les délais prévus des routes nationales A16, A5 et A9 (voir infographie ci-dessus), «axes de communications vitaux dont dépend le développement de nos régions», affirment-ils en chœur.

n Crédits limés, échéances repoussées

Présentée comme l'expression d'un ras-le-bol populaire, la manifestation du 6 novembre traduit surtout l'agacement d'élus cantonaux «écoutés poliment à Berne, mais absolument pas entendus», explique Laurent Schaffter. Et d'énumérer ses déboires. «En 1984, le Jura devenu canton a obtenu l'inscription de l'A16 dans le réseau des routes nationales. En 1988, on nous a promis son achèvement en 2004. Le délai a été reporté à 2009, 2014, et un courrier du 9 juillet 2004, signé par le directeur de l'Office fédéral des routes, Rudolf Dieterle, prétend que, dans les circonstances actuelles, le réseau des routes nationales ne pourra être achevé que bien après 2020.»

Le ministre jurassien complète avec les «attaques récentes»: «Début 2003, le Conseil fédéral nous a retiré 40 millions de francs, 15 au Jura et 25 au Valais, pour les transférer sur des chantiers zurichois. Nous avons rouspété, sans succès. En 2003 toujours, le 7e programme de construction des routes ampute la dotation jurassienne de 229 millions de francs par rapport au 6e programme. Nous l'avons accepté en guise de participation aux économies fédérales. Puis sont survenus les allégements budgétaires 2004. Trop c'est trop.»

«Si les autorités fédérales n'écoutent pas les élus cantonaux, peut-être entendront-elles le peuple», insiste Jean-Jacques Rey-Bellet, conseiller d'Etat valaisan.

Cantons pleurnicheurs?

Largement tributaires de subventions fédérales, les cantons manifestants ne risquent-ils pas d'irriter ceux qui leur reprochent déjà de pleurnicher? «Quand vous avez subi des réductions disproportionnées et qu'on vous annonce que la prochaine dotation sera amputée de 15% alors que la moyenne suisse est de 4%, est-ce pleurnicher de demander à tout le moins l'égalité de traitement?», vitupère Jean-Jacques Rey-Bellet. «Nous demandons seulement que les promesses soient tenues», dit sereinement Laurent Schaffter.

Et si l'étalement des travaux autoroutiers arrangeait bien les cantons, qui peuvent ainsi donner du travail à leurs entreprises plus longtemps? Le ministre Laurent Schaffter tient à corriger: «Le Jura peut absorber des travaux pour 150 millions de francs par an. C'est vrai, il ne pourrait pas digérer davantage. On n'est pas à se demander ce qu'on ferait de crédits supérieurs, mais à lutter contre des coupes qui risquent d'interrompre les chantiers en 2006, avec des conséquences catastrophiques pour l'emploi.»

Au vu de la situation financière fédérale, les cantons sont-ils disposés à faire des concessions? «Pas question de transiger, coupe Laurent Schaffter. L'A16 n'est pas qu'une autoroute jurassienne, c'est une porte vers l'Europe, utile à la Confédération.» Le conseiller d'Etat Jean-Jacques Rey-Bellet dit avoir déjà donné: «L'axe du Rawyl a été abandonné.»

Le «gaspi d'or» à Neuchâtel

Lui aussi longtemps quémandeur de crédits autoroutiers, Neuchâtel participe à la manifestation «par solidarité», dit le ministre Pierre Hirschy. L'A5 Neuchâtel – Yverdon est en voie de finition.

Mais les intérêts neuchâtelois ne s'arrêtent pas là: «L'évitement de Bienne est essentiel pour nous relier à la Suisse alémanique.» Pierre Hirschy entend profiter de la tribune pour réclamer l'inscription de la H20 Neuchâtel – La Chaux-de-Fonds – Le Col-des-Roches dans le réseau des routes nationales, et mettre ainsi les frais d'entretien à charge de la Confédération.

Il doit par ailleurs défendre un petit maillon de l'A5, à la sortie sud de Neuchâtel. L'actuelle route comprend déjà quatre pistes, mais le projet A5 prévoit de l'enterrer. Coût: 140 millions. Programme gratifié du «gaspi d'or» des magazines L'Hebdo et de Bilan, malgré la pétition des riverains qui se plaignent du bruit.

Le ministre neuchâtelois sait le combat délicat et se dit disposé à «discuter»: «Si on pouvait consacrer cet argent à la liaison ferroviaire Neuchâtel – Berne, ou opérer un marché pour faire de la H20 une route nationale, je pourrais souscrire au report du tunnel de Serrières.»

Rebuffade bernoise

Berne, qui doit terminer la Transjurane et réaliser l'évitement de Bienne, est associé aux cantons romands. La ministre des Travaux publics, Barbara Egger-Jenzer, a incité les Jurassiens bernois à aller manifester. Puis a reculé, arguant de la proximité de la votation sur la réforme de la péréquation financière fédérale. le canton de Berne compte «gagner» 100 millions de francs et craint que la manifestation autoroutière fasse capoter le projet.

«Pour ne pas mettre en danger les intérêts supérieurs, j'en suis arrivée à la conclusion qu'il valait mieux renoncer», a écrit la comseillère d'Etat Barbara Egger-Jenzer aux édiles du Jura bernois. Avant de se raviser: elle sera sur la place Fédérale, mais ne parlera pas, laissant le micro à la présidente du Conseil régional du Jura bernois, Béatrice Devaux Stilli.

Autre poids lourd de la politique bernoise à douter du bien-fondé des cris populaires: le maire socialiste de Bienne, Hans Stöckli – d'aucuns prétendent qu'il est à l'origine de la rebuffade de Barbara Egger-Jenzer –, qui craint que la Transjurane soit davantage prioritaire que l'évitement de la ville de Bienne. Lui privilégie une stratégie qui le fait davantage rayonner: il entend tirer parti de son rang nouveau de conseiller national pour faire du lobbying sous la Coupole fédérale.

Ces péripéties berno-bernoises renforcent la mobilisation populaire dans le Jura bernois. Mobilisation annoncée importante dans le Jura, qui a affrété des bus (1500 inscrits), ainsi qu'en Valais, où les communes et le Grand Conseil appuient la démarche.

Le popiste vaudois Josef Zisyadis aurait souhaité que son canton soit de la partie: il a interpellé son gouvernement, qu'il qualifie de «léthargique», et l'a incité à faire montre de solidarité romande. La polémique n'a pas pris.