Joseph Deiss a effectué lundi et mardi derniers une de ses dernières sorties officielles en Islande, à l'occasion de la réunion ministérielle de l'Association européenne de libre-échange (AELE), qui regroupe l'Islande, la Norvège, la Suisse et le Liechtenstein. S'exprimant sur le désir des îles Féroé d'adhérer à l'AELE, le ministre de l'Economie a déclaré ne pas vouloir «créer des espoirs excessifs», une manière diplomatique de dire que la Suisse n'y tient pas vraiment. Qu'a donc la diplomatie suisse contre moins de 50 000 Féringiens?

Perdues dans l'Atlantique

Le grand public connaît surtout les îles Féroé au travers du football. L'équipe nationale, composée d'amateurs, se fait régulièrement battre sur son terrain bosselé, par ses visiteurs, au cours des éliminatoires des compétitions internationales. Pour le reste, avec leurs 47000 habitants, perdues dans l'Atlantique Nord à mi-chemin de l'Islande et de l'Ecosse, les Féroé ne font que rarement parler d'elles. L'image dominante est celle d'îles loin de tout, peuplées de pêcheurs de morues, royaume des moutons et des oiseaux de mer nichant sur de hautes falaises. Les îles Féroé font partie du royaume du Danemark avec un statut bien particulier. Le gouvernement local jouit d'une large autonomie, Copenhague étant compétent pour les affaires étrangères, la défense et la monnaie. Un parti politique milite en faveur d'une autonomie accrue ou de l'indépendance totale. L'économie est essentiellement fondée sur la pêche, mais la prospection pétrolière soulève des espérances.

Les îles Féroé ne font partie ni de l'Union européenne ni de l'AELE. Elles ont justement manifesté récemment le souhait d'être admises au sein de cette organisation, une requête qui n'a guère soulevé d'enthousiasme, en particulier à Berne. Les Féroé sont pourtant liées à la Suisse par un traité de libre-échange en vigueur depuis 1995. On raconte qu'au cours des négociations, un fonctionnaire helvétique distrait avait laissé passer la libéralisation des importations de farine de poisson, un article alors considéré comme un produit industriel dans la nomenclature de l'OMC mais surtout utilisé en alimentation animale. Les hurlements poussés à temps par l'Office fédéral de l'agriculture ont évité aux veaux, vaches, cochons et couvées suisses de sentir la morue.

Des intérêts spécifiques

C'est encore aujourd'hui un problème de poisson. L'AELE revêt une importance capitale pour la Suisse au travers des accords de libre-échange conclus avec une cinquantaine de pays. En l'occurrence, l'arrivée des îles Féroé risquerait de renforcer ce que les initiés appellent «la coalition du poisson», laquelle a souvent des intérêts spécifiques. Et ces intérêts spécifiques se heurtent parfois à ceux de la Suisse. La négociation d'un accord de libre-échange avec le Canada est ainsi bloquée pour une question relative à la construction navale, qui oppose les Norvégiens aux Canadiens. Ce dossier n'a pas d'intérêt pour la Suisse mais la prive d'un accès privilégié au marché canadien. Accueillir un nouveau membre ayant des intérêts fort semblables à ceux de la Norvège et de l'Islande pourrait déséquilibrer l'AELE au détriment de la Suisse.