Pat! Dans le canton de Berne, la votation sur la révision de l’aide sociale s’est achevée sur cette situation bien connue des joueurs d’échecs. Dans un premier temps, le souverain a dit non au projet du Grand Conseil – soutenu par le conseiller exécutif Pierre Alain Schnegg – qui voulait abaisser de 8% le forfait d’entretien fixé par la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS) à une majorité de 52,6%. Mais dans la foulée, il a aussi rejeté le «projet populaire» lancé par le centre gauche, cela à une majorité légèrement plus forte de 56%. Dans l’immédiat, rien ne bouge donc. Le forfait d’entretien reste fixé à 977 francs par personne et par mois.

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Le premier projet aurait permis des économies estimées entre 8 et 19 millions de francs, dont 5 étaient prévus pour des mesures d’intégration des bénéficiaires de l’aide sociale dans le marché du travail. Sur les dix arrondissements du canton, sept l’ont accepté. Mais l’agglomération bernoise, Bienne et le Jura bernois ont fait la différence. Cette votation a révélé un fossé ville-campagne, pourtant moins profond que celui auquel on s’attendait.

«Un canton au cœur social»

Quant au projet populaire, qui respectait les tarifs de la CSIAS et améliorait le sort des chômeurs seniors en fin de droits, il aurait coûté environ 20 millions de plus qu’aujourd’hui. Il a été refusé dans tous les arrondissements, y compris dans la couronne bernoise.

Face à ce double non, les deux camps ont tenté de revendiquer leur part de satisfaction. «Le canton de Berne, pourtant à majorité bourgeoise, a montré qu’il avait un cœur social. J’en ai versé des larmes de joie», s’est réjouie la coprésidente cantonale des Verts, Natalie Imboden. Le peuple a donné un signal clair: «On ne peut pas économiser sur le dos des plus pauvres», ce que n’a pas compris Pierre Alain Schnegg selon elle. «Pour lui, ce résultat est une gifle. Les autorités ne se rendent pas compte qu’une économie de 70 francs par mois, ce n’est pas rien pour les petites gens.»

A droite, on s’avoue «déçu», mais en partie seulement. «Nous avons perdu, mais je me réjouis du fait que le projet populaire a été rejeté nettement», relève Hans-Peter Kohler (PLR), chef de la campagne du oui au projet du parlement. «Je regrette que la gauche soit si idéologique sur ce projet et ait occulté toutes les mesures positives de réintégration professionnelle qu’il contenait.»

«Je poursuis ma mission»

Pour sa part, Pierre Alain Schnegg, qui a toujours dit qu’il souhaitait cette votation, s’est retrouvé sous le feu des critiques. Lui que ses adversaires ont dépeint en «ennemi n° 1 de l’Etat social» est le grand perdant de la votation. Il a pris acte de sa défaite sans états d’âme. «Le seul vainqueur aujourd’hui, c’est la démocratie.» Dans l’immédiat, c’est le statu quo. Le forfait d’entretien ne sera adapté ni à la hausse ni à la baisse. Mais il a souligné que ce résultat ne changeait rien à son travail de conseiller exécutif. En 2017, les coûts de l’aide sociale ont augmenté de 2% pour atteindre 470 millions. «Notre canton ne peut pas se satisfaire d’un taux d’aide sociale de 4,6% alors que la moyenne suisse s’élève à 3,3%.» Il a donc appelé tout le monde politique «à travailler ensemble pour trouver des solutions constructives».

Si la campagne bernoise est désormais terminée, le débat sur le niveau de l’aide sociale ne fait que commencer en Suisse. Ce dimanche, la présidente démissionnaire de la CSIAS, Therese Frösch, s’est montrée soulagée. «Le résultat bernois conforte nos standards», a-t-elle souligné. Mais ses successeurs devront parer d’autres attaques sur l’aide sociale, notamment dans les cantons d’Argovie et de Zurich.


Commentaire

Le débat doit se poursuivre

Match nul: au terme d’une campagne dure et très émotionnelle, le souverain bernois a renvoyé la gauche et la droite dos à dos. Elle ne veut ni abaisser ni relever le niveau de l’aide sociale.

Certes, le grand perdant du scrutin est le conseiller exécutif Pierre Alain Schnegg. Mais en menant une campagne dénuée d’agressivité et de slogans simplistes, celui-ci n’a pas perdu la face.

Car il a raison de dire qu’il est grand temps de dépassionner le débat. D’une part, la gauche doit entrer en matière plutôt que de prédire d’emblée le «grounding de l’Etat social». Quant à la droite, qui a tendance à considérer tous les bénéficiaires de l’aide sociale comme des «paresseux», elle doit aussi admettre qu’une partie d’entre eux – parce qu’ils ont de sérieux problèmes de santé – ne pourront jamais réintégrer le monde du travail.

Dépassionner le débat, c’est d’abord reconnaître que la hausse des dépenses sociales est une réalité et qu’il faut affronter le problème avant qu’il ne se pose avec autant d’acuité que celui des coûts de la santé. Tôt ou tard, des économies s’imposeront, mais celles-ci devront être mieux ciblées que dans le projet du parlement bernois.

Pas plus tard que vendredi dernier, cette nouvelle de l’Office fédéral de la statistique est passée complètement inaperçue. On y apprend qu’en Suisse, le nombre de personnes ayant touché une aide sociale a augmenté de 1,9% en 2017. Et c’est chez les personnes de 50 à 65 ans que la situation se fait la plus inquiétante, où le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale s’est accru de 40% en six ans.

C’est une évidence: un senior de 55 ans n’a pas les mêmes besoins ni les mêmes perspectives sur le marché de l’emploi qu’un jeune de 20 ou 30 ans. La Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS) serait bien inspirée d’entreprendre une réforme et d’affiner les forfaits d’entretien dans ce sens. Ses deux futurs dirigeants, le libéral bâlois Christoph Eymann et la socialiste jurassienne Elisabeth Baume-Schneider, doivent s’atteler au plus vite à relever ce défi.

M.G.