Paul Klee va-t-il refaire un retour triomphal à Berne plus de soixante ans après sa mort? La population de la capitale est en tout cas appelée aux urnes ce week-end pour se prononcer sur un crédit de 11,3 millions destiné à financer une partie du futur Centre Paul Klee, à Schöngrün, dans l'agglomération bernoise. Un musée qui a valeur de réhabilitation pour l'artiste qui a passé 33 ans de sa vie à Berne, mais n'avait finalement obtenu la nationalité suisse qu'à titre posthume.

Le projet de musée, le premier consacré à l'artiste, démarre en 1997 sous la direction de trois collectivités publiques: la ville, le canton et la bourgeoisie de Berne. A l'héritage considérable de la Fondation Paul Klee, qui possède quelque 2500 œuvres de l'artiste, et de celui du Kunstmuseum, viennent s'ajouter les collections de la famille de l'artiste. Livia Klee, sa veuve, fait un don de 600 œuvres, alors que son fils, Alexander, offre, en prêt permanent, les travaux en sa possession. Au total, 40% de l'œuvre de l'artiste, soit quelque 10 000 travaux en tous genres, sont ainsi réunis sous la même bannière. Une collection qui fera du Centre Paul Klee le plus important musée monographique au monde.

En 1998, après avoir vainement essayé de dénicher un espace dans le centre ville, c'est en périphérie, à Schöngrün, que prendra place le futur musée. Le professeur Maurice E. Müller et son épouse Martha font don des deux parcelles à la fondation. Leur valeur est estimée à 10 millions de francs. Bien plus, les deux mécènes alimentent le fonds de financement pour le centre de 40 millions de francs! Une belle histoire pour un professeur qui a fait fortune grâce à une prothèse médicale et qui permet aux amoureux de Klee de rêver à un projet digne du rayonnement de l'artiste. Le Grand Conseil, avec 23,8 millions de francs (le délai référendaire court jusqu'au 26 mars prochain) et la bourgeoisie de la ville, avec 20 millions, soutiennent le projet, dont le budget atteint les 115 millions de francs. Le Fonds de la loterie cantonale et des sponsors compléteront le financement.

A l'immense richesse des œuvres de Klee devait répondre un écrin à sa hauteur. L'étude pour la réalisation du centre a ainsi été confiée à un autre génie, l'architecte italien Renzo Piano, imposé par Maurice et Martha Müller. Le centre Georges Pompidou à Paris et le musée de la Fondation Beyeler à Bâle, c'est lui. Subtil, fin, maître des espaces et des lumières, l'architecte génois n'en est donc pas à son premier coup d'essai. Dans une lettre d'intention, il pense son musée en regard de la personnalité de l'artiste, qu'il définit comme «un poète du silence».

Situé à quelques centaines de mètres de la tombe de Paul Klee, au cimetière de Schosshalden, le bâtiment deviendra en quelque sorte un sanctuaire, «un lieu de silence et de recueillement, noyé dans le bruit du trafic.» L'emplacement est en effet situé à quelques encablures de l'autoroute. C'est bien là que réside le double défi de Piano: amener le silence dans un lieu qui en est dépourvu et introduire le sacré dans l'univers profane de l'agglomération bernoise.

Trois collines artificielles aux façades translucides, conçues comme «des articulations de terrain», serviront d'interfaces pour le visiteur. Une ondulation graphique, plus qu'un véritable bâtiment, qui ne sera que la face visible de l'iceberg, l'essentiel du musée étant souterrain.

Trois espaces principaux se succèdent dans les profondeurs du musée: l'exposition permanente, l'exposition temporaire et, dans les bas-fonds du complexe, les archives, accessibles uniquement aux chercheurs.

Contrairement au musée de la Fondation Beyeler, conçue pour des œuvres bien spécifiques, avec un éclairage sommital sophistiqué et puissant, le Centre Paul Klee sera «un musée de la pénombre», bon nombre de travaux ne supportant pas les fortes lumières. Au fur et à mesure que le visiteur s'enfoncera dans les différents espaces, façonnés en bois, l'éclairage s'atténuera. Une ambiance de crypte propre à accroître «l'esprit de piété du lieu».

Pour conclure, les auteurs du projet ne veulent pas seulement d'un musée dans sa forme traditionnelle, mais veulent développer également, selon les mots de Piano, «un centre de recherche, une académie pour l'histoire de l'art récente et un lieu d'échanges doté de toutes les nouvelles formes de transmission du savoir». En ce sens, les archives données au futur centre fourniront la matière première pour la recherche sur l'artiste: environ 2000 lettres de Paul et Lily Klee, leur bibliothèque originale composée d'environ 1200 titres, un herbier d'une cinquantaine de pages, 50 photographies prises par le peintre, une dizaine de cahiers illustrés ainsi que des objets personnels. Le premier coup de pioche devrait être donné au printemps 2002 et l'inauguration prévue en été 2005.