affaire kadhafi

Berne et Tripoli se parlent sous l’œil attentif de l’UE

La ministre des affaires étrangères Micheline Calmy-Rey discute ce jeudi matin avec son homologue espagnol Miguel Angel Moratinos. Ils seront rejoints par le chef de la diplomatie libyenne

La guerre des visas déclenchée entre Berne et Tripoli provoque un ballet diplomatique sans précédent. Franco Frattini, le chef de la diplomatie italienne, qui a tenu en début de semaine des propos virulents contre la Suisse, l’accusant de «prendre les Etats Schengen en otage», campe sur sa position. Mais il met un peu d’eau dans son vin. Mercredi, s’il a une nouvelle fois exigé que la Suisse «abolisse sa liste noire» de personnalités libyennes qu’elle veut priver de sésames Schengen, il s’en est aussi pris à la Libye. En lui demandant de «libérer les deux Suisses retenus à Tripoli».

Mais il a surtout dévoilé, à Radio Padania, une information que le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) n’avait pas encore jugé opportun de rendre publique: Micheline Calmy-Rey rencontrera ce jeudi, à Madrid, Moussa Koussa, le ministre libyen des Affaires étrangères. Ils verront «ensemble» leur homologue espagnol Miguel Angel Moratinos, a ajouté Franco Frattini. Une rencontre d’importance significative, l’Espagne assurant actuellement la présidence tournante de l’UE. Micheline Calmy-Rey et Miguel Angel Moratinos entretiennent par ailleurs d’excellentes relations.

Depuis que Tripoli a décidé, dimanche, de priver les Européens de sésames d’entrée en réaction à la pratique restrictive de la Suisse en matière de visas Schengen, la diplomatie s’active. Deux rencontres à Bruxelles auxquelles participera la Suisse – celle du «groupe visas» des Etats Schengen et celle du Comité des représentants permanents (Coreper) des Etats membres de l’UE – aborderont aujourd’hui ces nouvelles tensions. Mercredi, Franco Frattini a rencontré Moussa Koussa et son homologue maltais, avant de s’entretenir avec Micheline Calmy-Rey. Quelques heures plus tôt, il avait déclaré sur la RAI que les Libyens avaient fait part de leur «disponibilité pour conclure rapidement un accord avec la Suisse» qui prévoirait le retour des deux otages.

Des propos à interpréter avec beaucoup de prudence: la crise entre Berne et Tripoli, déclenchée par l’arrestation musclée d’Hannibal Kadhafi le 15 juillet 2008 à Genève, a déjà connu de nombreux rebondissements. Et plus d’une fois, les deux parties disaient se trouver à quelques millimètres de la fin, pour repartir de plus belle dans une spirale de tensions. Reste qu’avec l’intervention de plusieurs pays européens susceptibles de trouver un arrangement pour que ni la Libye ni la Suisse ne perdent la face dans cette affaire, la crise se trouve dans une nouvelle phase. Importante.

Mercredi, Micheline Calmy-Rey n’a pas seulement eu un contact téléphonique direct avec Franco Frattini, elle s’est aussi entretenue avec plusieurs représentants de l’UE de haut rang, dont Bernard Kouchner, a appris Le Temps. Les propos peu amènes du ministre français envers la Suisse exprimés la veille ont d’ailleurs été retirés du site internet du Quai d’Orsay. Les récents développements ont aussi, il fallait s’y attendre, été évoqués en séance du Conseil fédéral. Le DFAE rappelle que la Suisse s’est toujours «efforcée» de trouver une «solution diplomatique» dans le différend avec Tripoli et qu’elle continuera à le faire.

La suite? L’empressement de pays comme l’Italie, qui a de gros intérêts économiques en Libye, à mettre fin à la crise pourrait se révéler positif. En actionnant la procédure qui lui permet de bloquer les visas Schengen pour le clan Kadhafi et de hauts dignitaires du régime, la Suisse a directement étendu la crise à l’Europe. Impliqués et visés par la mesure de rétorsion libyenne, les pays européens pourraient se muer en «facilitateurs». Et, par exemple, pousser la Suisse, qui campe pour l’instant sur une position ferme, à promettre de renoncer à sa pratique restrictive en matière de visas envers la Libye une fois les deux Suisses de retour.

Jusqu’ici, les négociations entre les parties libyenne et suisse ont buté sur plusieurs points. On peut penser qu’une sortie de crise s’accompagnerait aussi de petits arrangements financiers. L’idée que la Suisse finance par exemple un hôpital pour enfants à Tripoli a déjà été évoquée. Reste la «question genevoise». Tripoli semble tenir à ce que les responsables de l’arrestation d’Hannibal Kadhafi, de même que ceux qui ont transmis des photos d’identité judiciaire du fils du colonel Mouammar à la Tribune de Genève, soient punis. «La Suisse reconnaît la possibilité que soit ouverte une enquête sur les photos de police d’Hannibal Kadhafi», a laissé entendre Franco Frattini, décidément très prolixe, après son entretien téléphonique avec Micheline Calmy-Rey. Selon lui, il s’agit «de la dernière requête encore sur la table» avancée mercredi matin par le ministre libyen Moussa Koussa. Les discussions du jour entre les principaux intéressés devraient permettre d’y voir plus clair.

En attendant, Max Göldi et Rachid Hamdani rongent toujours leur frein à l’ambassade de Suisse à Tripoli. La justice libyenne a blanchi Rachid Hamdani des accusations de «séjour illégal» et d’«exercice d’activités économiques illégales». Mais le binational, même s’il a désormais récupéré ses passeports suisse et tunisien, n’a toujours pas obtenu le visa de sortie pour quitter le pays. Max Göldi a lui été condamné jeudi dernier en appel à quatre mois de prison ferme pour «séjour illégal». Il avait déjà écopé d’une amende de 860 francs.

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