Berne bouge! N’en déplaise aux clichés. Et aux esprits chagrins, ­condescendants envers un canton, ­patchwork géographico-social improbable de près d’un million d’habitants qui couvre 15% du territoire suisse, ne joue certes pas dans la catégorie des puissants économiques, mais qui, par touches successives et volontaristes, s’efforce de viser l’efficacité et la modernité. Sans renier son sacro-saint équilibre entre développement des centres urbains de Berne, Bienne et Thoune, et des régions périphériques, Emmental, Oberland ou Jura bernois.

La mue bernoise ne saute pas aux yeux. Il y eut bien la «révolution» d’avril 2006, lorsque, profitant de l’arrogance de l’UDC et des bisbilles de la droite, la gauche rouge-verte a emporté la majorité au Conseil d’Etat. Est-ce un renversement durable? A vérifier lors des élections cantonales du 28 mars. Dans les faits, pas de révolution: le gouvernement a dû composer avec un parlement de droite. Il a privilégié le pragmatisme aux dogmes.

Difficile, donc, de percevoir le canton en mouvement, qu’on soit face à la vertigineuse paroi de l’Eiger ou sous les arcades de la ville de Berne. On y cause toujours un dialecte lent. Et rien n’indique, de prime abord, qu’on n’est plus dans un canton qui s’est longtemps suffi à lui-même. Comme après la Réforme, lorsque Leurs Excellences régnaient sur une puissance de rang européen, allant du Léman au Rhin.

Plus que la perte de Vaud et l’Argovie voici plus de deux siècles, puis du Jura, en 1979, ce qui a contraint le canton de Berne à l’évolution, ce sont ses scandales. Les caisses noires des années 1980, puis la débâcle de la Banque cantonale. «Et la montée en puissance des métropoles de Zurich et de l’Arc lémanique», ajoute l’observateur Xavier Comtesse, d’Avenir Suisse (lire ci-contre).

Alors, Berne s’est fait champion de la réactivité. «La cohabitation des régions urbaines et rurales, cette impression de Suisse miniature, cette diversité présentée comme un atout par le passé, est apparue comme un handicap», analyse le politologue Hans Hirter. «Meiringen, c’est tellement loin de Berne.»

Depuis deux décennies, le canton de Berne s’est efforcé d’assainir son ménage. Il y est parvenu dans sa trésorerie, bouclant à fin 2009 son douzième exercice comptable dans le noir, la dette de 11 milliards ayant été réduite de moitié. D’autres se sont inspirés du volontarisme bernois, mais Berne-la-pataude avait tracé le chemin. «La principale réforme fut celle de la pensée», se réjouit le ministre des Finances, Urs Gasche, UDC devenu PBD, symbole de ce canton en transformation, qui s’en va après neuf ans de Conseil d’Etat. «J’ai prôné la notion d’examen global des tâches, et pas seulement des paquets partiels d’économies. Un consensus s’est dégagé. Le canton est moins conservateur qu’on ne le dit.»

Dans la foulée de l’adoption d’une nouvelle Constitution en 1993, le canton a chamboulé ses structures. De 26 districts omnipotents, hérités de Napoléon, avec autant de potentats préfectoraux trônant dans des châteaux provinciaux, le canton est passé à cinq régions administratives, dix préfectures, neuf cercles électoraux (voir la carte ci-contre).

«Une alliance socialiste-radicale s’est constituée pour surmonter la résistance de l’UDC et des micro­régions», analyse Hans Hirter, ajoutant: «Avant, on était de son village et accessoirement Bernois. Maintenant, on se revendique d’abord de sa région.» L’animosité campagnes-villes (et surtout envers la Ville de Berne) s’est-elle estompée? «Les tensions ont diminué, relève Urs Gasche. On s’est rendu compte qu’on avait tous besoin les uns des autres. Nous avons dans nos tripes la conscience du respect des régions et des minorités.»

Le canton a défini une stratégie qui précise le rôle et les atouts de chaque région. Le tourisme pour l’Oberland; l’industrie à Bienne, dans le Jura bernois, en Haute-Argovie; le développement urbain à Berne. Conforme à «l’esprit bernois», cette stratégie ne suffit pas à en faire un canton riche et influent. Pourquoi ne pas miser davantage sur l’agglomération bernoise? «Et constituer un canton de Berne-Mittelland?» lâche Hans Hirter. De canton bénéficiaire de la péréquation fédérale, il deviendrait contributeur. «Pas possible politiquement», reconnaît le politologue.

Berne se résout aux demi-mesures, à l’ombre des métropoles voisines. Lorsqu’a été dévoilée la liste des trois métropoles suisses (Zurich, Bâle, Genève-Lausanne), Berne a fait la moue. Puis a réagi. Et imaginé le concept «Région de la capitale». Le canton a adapté ses relations avec les autres cantons. Il était dominateur jusque-là, il s’inscrit comme un partenaire «d’égal à égal», relève Hans Hirter, par exemple pour faire de la promotion économique commune avec la Suisse occidentale.

Ainsi, Berne se construit sa modernité, «à son échelle, avec ses contraintes intérieures, sa modestie économique, à petits pas», relève le journaliste du Bund Stefan Wyler.

En multipliant les réformes, en édictant un statut particulier original pour sa minorité linguistique, en se profilant comme laboratoire institutionnel susceptible de faire école en Suisse, Berne gagne-t-il en crédibilité? Ou perd-il toujours plus d’influence, ce d’autant que, depuis fin 2008, il n’a plus de conseiller fédéral? «Ce n’est plus si important d’avoir un conseiller fédéral», relativise Stefan Wyler. «Didier Burkhalter, Ueli Maurer et Moritz Leuenberger sont originaires de Berne», plaisante Urs Gasche. «Les Bernois de la ville et de gauche ne se reconnaissaient pas en Adolf Ogi ou en Samuel Schmid, note Hans Hirter. Les influences s’opèrent par d’autres biais. Il subsiste une forte présence des Bernois dans l’administration fédérale.»

Incapable de régater en matière économique, présentant des chiffres de croissance inférieurs à la moyenne suisse, Berne se profile dans des secteurs spécifiques. «En matière d’architecture, Berne ose», note Stefan Wyler. On associe aussi à Berne quelques secteurs d’excellence, dans la médecine ou la recherche climatologique.

«Au siècle passé, avec ses paysans et ses fonctionnaires, Berne n’apparaissait pas bien dangereux, note Urs Gasche. Désormais, on nous observe attentivement, on nous attaque même. C’est un signe positif.»

Berne, symbole de modernité? «Restons les pieds sur terre», tempère le journaliste Stefan Wyler, exprimant une retenue qui irrite Urs Gasche: «Le canton a beaucoup fait pour s’améliorer. Mieux vaudrait faire connaître nos efforts et nos progrès que dénigrer et n’exhiber que les défauts.»