«Black ice» («glace noire»): c’est le joli nom donné à l’exercice de coordination contre le bioterrorisme organisé en septembre 2006 à Montreux, sous l’égide des autorités helvétiques. Son invité vedette, Henry Crumpton, est à l’époque coordinateur du Département d’Etat américain contre le terrorisme. Cet ancien de la CIA, qui a sillonné l’Afghanistan en keffieh, lunettes noires et barbe de trois jours, apporte aux Suisses un message d’une clarté brutale: en matière de renseignement, leur contribution à la lutte contre Al-Qaida est insuffisante, il est urgent de faire plus et mieux.

L’épisode, décrit par des câbles WikiLeaks en possession du Temps, révèle les tensions «violentes», selon le mot d’un protagoniste, qui ont troublé les relations entre Berne et Washington après le 11 septembre 2001.

A Montreux, Henry Crumpton partage un petit-déjeuner avec deux hauts diplomates suisses, Anton Thalmann et Jacques Pitteloud. Il se dit «préoccupé par le fait que des suspects de terrorisme continuent à opérer en Suisse, et que les fonctionnaires suisses sont trop restrictifs dans les informations qu’ils partagent», indique une dépêche (06BERN1867) envoyée par l’ambassade américaine à Berne le 2 octobre.

Les Suisses sont estomaqués. Quelques mois plus tôt, les deux pays ont signé un nouvel accord antiterroriste censé améliorer leur collaboration. Mais au cours d’une seconde réunion de travail, à Berne, Henry Crumpton déclare que l’accord risque de rester un «bout de papier» si les Suisses ne «réfléchissent pas de façon créative sur l’amélioration du partage de renseignements». Il conclut par une diatribe contre le secret bancaire, qui «s’est avéré un formidable obstacle» au partage d’informations.

Tout en insistant sur le respect de leur système légal, les Suisses admettent quelques faiblesses. «Les services de renseignement suisses sont petits», et développer leurs capacités de renseignement prendra «un temps considérable», reconnaît Jean-Luc Vez, directeur de l’Office fédéral de police. Le 11 septembre 2001, la Suisse «était encore moins bien préparée que les Etats-Unis à affronter la nouvelle menace», ajoute Jacques Pitteloud lors d’une réunion avec Daniel Fried, un haut responsable du Département d’Etat, dont une autre dépêche inédite (06BERN1971) offre le compte rendu.

D’autres câbles décrivent les Suisses comme des partenaires tatillons et méfiants, qui attendent qu’on leur «serve des enquêtes criminelles complètes sur un plateau» et ont obtenu des résultats «peu impressionnants» dans leurs investigations sur les réseaux helvétiques d’Al-Qaida.

«Le ministre de la Justice Blocher ne nous a pas autant aidés que nous l’espérions lorsqu’il a pris ses fonctions en janvier 2004, ajoutent les diplomates américains. Bien qu’il soit parfaitement conscient du problème, il ne voit apparemment pas d’intérêt politique à opérer un changement rapide.»

Pour intéressants qu’ils soient, ces documents ne donnent qu’un mince reflet de la partie occulte qui a opposé les deux pays dans les années 2002-2008. «Qu’on se joue des tours, qu’on ne se dise pas tout, qu’il y ait même des croche-pattes entre partenaires, cela fait partie de la vie des services de renseignement», confirme un haut responsable suisse en fonction à cette époque.

Exemple, donné par une seconde source: il est arrivé aux Américains de diviser une information en deux parties, d’en donner la moitié au Service d’analyse et de prévention (SAP, sécurité intérieure), l’autre au Service de renseignement stratégique (SRS, renseignements extérieurs), afin de voir si ces services suisses rivaux communiquaient assez entre eux pour reconstituer le renseignement initial.

Selon un autre interlocuteur, le SAP a aussi «éventé» une écoute américaine en allant sonner à la porte d’un islamiste surveillé par les Etats-Unis. Lorsque le suspect a raconté la visite des agents à ses contacts, «les Américains ont tout entendu, et ils n’étaient pas contents. C’était presque du sabotage».

Côté suisse, on rappelle que certaines enquêtes ont capoté parce que les informations fournies par les Américains et leurs alliés étaient insuffisantes, voire carrément mensongères. Ainsi, les Suisses ont dépêché un enquêteur au Yémen, pour entendre en prison un présumé terroriste, Owaiss. «On a eu le sentiment d’une immense mascarade, confie un connaisseur de l’affaire. Le type n’était en prison que pour le temps de l’interrogatoire. Je crois qu’il était de connivence complète avec les autorités. On n’a jamais su qui c’était réellement.»

Qu’en est-il aujourd’hui? Les services suisses se sont améliorés, assure-t-on à Berne. Le SAP et le SRS ont fusionné au sein du Service de renseignement de la Confédération. Les relations entre l’Office fédéral de police, devenu Fedpol, et le FBI sont toujours demeurées «régulières et ouvertes», explique Jean-Luc Vez. Sous l’ère Obama, les Américains n’ont plus «l’agressivité paranoïaque» des années Bush, analyse un autre fonctionnaire.

Mais la lutte antiterroriste demeure un sujet de frictions. «Les Américains ont toujours de nouvelles idées pour échanger des informations, nous leur disons d’appliquer d’abord les traités d’entraide et l’accord contre le terrorisme existant», dit Jean-Luc Vez. Difficilement négocié par Christoph Blocher en 2006, ce texte autorise des enquêteurs américains à travailler en Suisse, et vice versa, dans le cadre d’enquêtes judiciaires. A ce jour, les Etats-Unis n’ont pas jugé utile d’en faire usage.