«On va à la gare boire un verre?» est une phrase qu'il n'est plus rare d'entendre à Berne. A la gare, entendez «Tibits». Voyageurs de passage, Zurichois tout heureux de se retrouver en terrain connu et badauds affluent dans ce restaurant végétarien nouvellement implanté à l'entrée du bâtiment. «Dieu sait où se cachaient tous ces gens hype», ironise Ursina, Bâloise installée à Berne depuis quelques mois. Il faut dire que les palmiers en terrasse, les lumières tamisées et les canapés bas du restaurant tranchent avec les snack-bars de l'étage inférieur et la simplicité discrète de la bourgeoise capitale. Il est surtout idéalement placé, faisant entre le bâtiment et la ville une transition tout en douceur, que souligne avec superbe la nouvelle façade. Les 390 tonnes de verre, œuvre du cabinet d'architectes Atelier 5, offrent une spectaculaire respiration sur la place et l'église du Saint-Esprit. «De l'extérieur, le bâtiment rayonne, il est plus accueillant. Avec ces reflets sur la façade, il s'intègre bien dans le paysage», salue Christine Wanner, une Bernoise.

«La gare est devenue un lieu de vie, l'effet est incroyable!» s'exclame Ursina. Incroyable en effet lorsqu'on sait que sa seule évocation a longtemps provoqué une moue de dégoût. Avec ses trois étages et ses ramifications sur 30 000 m2, le bâtiment érigé dans les années 60 était unanimement reconnu comme une tache monstrueuse dans le paysage classé de la capitale. Les 130 000 personnes qui empruntent la gare chaque jour n'avaient qu'une idée en tête: en sortir au plus vite.

Tout le contraire de ce que souhaitaient les CFF: retenir le passant dans la gare, après avoir constaté, études à l'appui, que l'énorme potentiel des grandes gares était loin d'être exploité. Pour ce faire, il fallait rendre le lieu plus attrayant, ce qui, certes, n'était pas difficile. Eclairage renforcé, e-board géant, réaménagement des couloirs, nouvelle sortie sur la Neuengasse, accès avec passage couvert aux cars postaux, réouverture de la terrasse panoramique de la Grosse Schanze, parcs à vélos supplémentaires, bientôt une nouvelle verrière: en mai dernier, après trois ans de travaux, 85 millions de francs investis et une vaste campagne publicitaire, la gare pionnière inaugurait avec force flonflons le label de qualité Rail-City, avant Bâle en septembre, Lucerne, Wintertour, Genève, Lausanne et enfin Zurich en septembre 2004. Le lifting bienvenu est ainsi la face émergée d'un projet aux visées plus commerciales qu'esthétiques, qui se manifeste surtout par les magasins.

Au sous-sol, kiosques, épiceries, take-aways et fast-foods, notamment un McDo; à l'étage supérieur, coiffeur, restaurants, maroquineries, agences de voyages, carterie, pharmacie et surtout une Migros aux horaires étendus, prise d'assaut en soirée et le week-end: au total, une cinquantaine de boutiques, contre une trentaine auparavant, se partagent les quatre niveaux «RBS», «Train», «Ville» et «Galerie». «Pour moi, c'est ça le grand changement», déclare Sandra Leuzinger. Cette Bernoise, qui prend le train tous les jours depuis huit ans, se dit très contente de pouvoir faire ses courses sans stress. L'objectif semble donc atteint. Pourtant, le côté commercial très marqué n'est pas du goût de tous.

«La gare est devenue un supermarché, il faut slalomer entre les boutiques pour accéder aux quais», déplore un pendulaire travaillant à Zurich. Un mercantilisme à outrance qui se traduit, selon lui, par des guichets CFF nichés dans des coins isolés. «Tout est tourné vers le commerce. On ne peut rien faire sans consommer, même pas s'asseoir», renchérit Christine Wanner. Elle ajoute que le sous-sol, notamment le passage Christoffel, reste aussi sombre et malodorant qu'avant. «Il faut voir ça avec la Ville, les chemins politiques sont plus longs que ceux des CFF», rétorque le porte-parole des CFF, Roland Binz. Car la gestion de cette partie de la gare, point de ralliement des clochards et de leurs chiens, incombe à la Ville, qui en est propriétaire. Une démarcation marquée par le changement de couleur au sol. «La Ville sait qu'elle doit faire quelque chose», assure Alexander Tschäppat, conseiller national socialiste en charge des transports et de la planification de la Ville. Elle a déjà commencé en démontant les bancs du souterrain, mesure qui avait donné lieu à quelques protestations. «En hiver, il y avait beaucoup d'alcoolisme. Les gens avaient un peu peur de passer et les CFF ne s'occupaient pas de ce problème», justifie Alexander Tschäppat. Même si cela fait un moment que la gare n'a pas connu d'incident majeur.

Le conseiller national précise qu'avec cette gare «magnifique», c'est désormais à la Ville de continuer sur cette lancée. La majorité des Bernois ayant accepté en juin 2002 de voter un crédit de 3 millions pour la planification de nouveaux travaux, il espère bien qu'ils accepteront, en 2004, le crédit de quelque 80 millions de francs prévu notamment pour réaménager les alentours de la gare et faire de la place un espace majoritairement piéton. En attendant, ceux qui s'installeront, à la nuit tombée, près de la baie vitrée du «Côté Sud» pourront admirer une vue… quasi panoramique sur la place et le Schweizerhof. Dans les rais de lumière des phares, on se croirait presque dans une métropole.

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