Donc, c’est le statu quo. Avec une nuance, mais de taille, analyse la presse suisse ce matin: l’UDC a péché par arrogance. Elle s’est même fait «hara-kiri», selon la Tribune de Genève. Ainsi les parlementaires ont eu tout loisir de briser «les lois élémentaires de l’équilibre», et «la concordance, invoquée et réinventée jusqu’à l’écœurement par l’ensemble des partis est morte» mercredi. «Jusqu’aux prochaines élections du moins.» Outre-Gothard – aux deux extrêmes du spectre politique –, le Giornale del popolo y voit une «révolution silencieuse» et Il Mattino un «désastre».

Cette situation n’est pas perçue comme problématique par Le Quotidien jurassien, pour lequel «c’est moins la brillante élection d’Alain Berset que la magistrale déculottée de l’UDC qui restera de la fédérale matinée de mercredi». Heureusement, «pour résoudre les multiples équations à multiples inconnues qui l’attendent, l’exécutif a davantage besoin de cohérence et de stabilité que de concordance arithmétique». Mais l’UDC «osera-t-elle avoir la dent dure avec ses principaux stratèges, les trois B (Blocher, Baader, Brunner), qui n’ont rien à plastronner après leur échec électoral automnal? Rien n’est moins sûr, spécialement pour le bailleur de fonds du parti, qui n’a toujours pas réussi à prendre sa revanche.» «Ce parti n’a en fait réussi qu’à se mettre à dos tous ses partenaires potentiels avec ses candidatures bricolées», enchaînent L’Express et L’Impartial dans leur éditorial commun.

Selon L’Agefi, «le parlement s’est montré très sûr de lui en refusant un second siège gouvernemental au parti populaire, alors que ce même SVP/UDC est en phase de récolte de signatures avec une initiative pour l’élection du Conseil fédéral par le peuple. Le non-événement d’hier confirme aussi que les autres partis continuent de tabler ensemble sur l’isolement de leur grand ennemi commun. Tout se passe comme s’ils considéraient toujours l’UDC comme une formation éphémère, un phénomène passager (genre Parti des automobilistes) dont ils traquent les premiers signes de déclin depuis vingt ans. C’est au nom de la stabilité qu’ils ne veulent pas risquer de la surreprésenter au gouvernement, puisqu’ils sont persuadés qu’elle va imploser ou éclater en cours de législature.»

Quant à l’élection du socialiste fribourgeois Alain Berset, elle passe largement au second plan dans les journaux. On reconnaît en lui un homme sobre à la carrière exemplaire, qui a su rendre un bel hommage aux compétences de son colistier vaudois, Pierre- Yves Maillard. Dont la défaite – accentuée par l’entêtement de l’UDC à présenter Jean-François Rime jusqu’au bout – suscite l’ire de Pascal Décaillet, de l’Agence Decaprod, cité par Commentaires.com et pour qui «l’ordre règne à Berne»: «L’emmerdeur, le dérangeur, le vilain petit canard, on l’a enfoui, bien profond, sous le tas de fumier. On fait comme s’il était mort. Comme si le cauchemar était fini. Comme si on allait enfin pouvoir revivre l’âge d’or des vertes années, les années d’avant le 6 décembre 1992, avant le phénomène de l’UDC blochérienne. Enfin, entre gens convenables! Comme avant. Comme à l’époque, follement excitante, des Cotti et des Koller, des coteries sans colère. Entre soi!»

D’ailleurs, pour 24 heures, «le conseiller d’Etat Pierre-Yves Maillard échoue, et avec lui un canton qui, au-delà de la déception passagère, s’interroge: cette absence prolongée du Conseil fédéral n’est-elle qu’une blessure d’orgueil? Ou pose-t-elle des questions bien plus fondamentales sur les impulsions du gouvernement en matière d’infrastructures, de formation, d’équilibre entre les pôles économiques du pays?»

Côté fribourgeois, La Liberté consacre naturellement son éditorial à l’élection d’Alain Berset. Un homme qui «incarne et conforte la fierté retrouvée d’un canton longtemps terré dans ses particularismes, et à qui tout sourit désormais», relève-t-elle, en estimant que le quatrième conseiller fédéral fribourgeois a su montrer face aux pressions une «sérénité et une maturité impressionnantes». Et de résumer cette journée: «Il y a eu la fusée Berset et des tirs étrangement désordonnés de missiles UDC. Tous se sont écrasés, ne causant que des dégâts psychologiques chez les alliés libéraux-radicaux, marris qu’on leur tire dessus! On attendait la manœuvre du grand stratège, on ne vit que l’artilleur bigleux de La Grande Vadrouille.»

Aux yeux de La Gruyère, Alain Berset n’est pas «tombé du ciel» et «même ses adversaires politiques reconnaissent qu’il est brillant». A la bonne heure, puisque «les charges qui l’attendent sont lourdes, très lourdes. D’autant que le temps est à l’orage dans le ciel helvétique.» Quoi qu’il en soit, «Fribourg a de nouveau un conseiller fédéral», se réjouissent les Freiburger Nachrichten. Et «la nouvelle concordance fait un pas en avant», écrit La Regione tessinoise.

Pour Le Courrier genevois, l’expertise économique du Fribourgeois «sera un atout inhabituel. Bien peu de conseillers fédéraux socialistes ont brillé dans ce domaine. A ceux qui le présentent comme un pâle apparatchik, rappelons qu’Alain Berset fut un de ceux qui réclamèrent avec insistance un contrôle de la Confédération sur UBS et l’instauration d’un cours plancher de l’euro. Sa mission sera néanmoins difficile, dans un collège gouvernemental où son alliée naturelle, Simonetta Sommaruga, paraît plus proche des ministres bourgeois que du nouveau venu.»

Le Matin de Lausanne, en titrant «Tout ça pour ça!», juge quant à lui que les parlementaires ont besoin d’une «bonne thérapie de groupe». «Des semaines durant, ils ont joué à se faire peur en brandissant les scénarios les plus improbables», relève-t-il dans son éditorial. Au final, «les manœuvres de ces dernières semaines donnent une fâcheuse impression d’improvisation, voire pire, de petites magouilles entre amis. Il serait grand temps que ces messieurs dames les politiciens empoignent très sérieusement une réflexion sur le mode d’élection du gouvernement.»

Côté alémanique, la Neue Zürcher Zeitung affiche ses craintes, soulignant l’imprudence d’une représentation asymétrique des rapports de force au sein du gouvernement «parce que fondamentalement deux sièges reviennent à l’UDC». La nouvelle configuration est «risquée», selon le quotidien zurichois, un avis partagé par une grande partie de la presse outre-Sarine, qui estime que l’UDC est dans son bon droit, comme le Bund. Le problème «reste entier» pour le site Swissinfo: «Le plus grand parti du pays (26,6% des voix) ne compte qu’un représentant au gouvernement, alors que le PLR (15,1%) en compte par exemple deux et le PBD (5,4%) un. La tradition politique suisse, qui consiste à faire correspondre le nombre de sièges gouvernementaux à la force des partis, continue d’être mise à mal.»

Mais l’UDC a perdu, «vaincue par un système bien plus suisse qu’elle», juge le site Largeur.com. Elle doit en tirer les leçons qui s’imposent, aux yeux du Tages-Anzeiger. Elle doit très clairement cette défaite à Christoph Blocher, dit le Blick. En revanche, il y a quatre vainqueurs pour le quotidien de boulevard zurichois: le parlement, qui en sort renforcé; le Conseil fédéral, qui a bien travaillé ces derniers mois et qui se trouve aussi renforcé par l’arrivée d’un Berset; le pays, qui a tout à gagner d’un gouvernement uni; et Eveline Widmer-Schlumpf, qui est non seulement réélue sans fraction forte derrière elle mais qui devient présidente de la Confédération pour 2012. «Elle est venue pour rester», écrit la Neue Luzerner Zeitung.

Pour la Basler Zeitung, le centre gauche a pris le pouvoir en Suisse. C’est «la fin d’une époque à Berne». Mais on a «une équipe forte», dit la Mittelland Zeitung, face aux temps difficiles qui se présentent devant nous, que ce nouvel exécutif va devoir affronter: notre relation à l’Europe, les questions d’immigration, la menace du chômage, des thèmes auxquels l’UDC conserve son potentiel d’opposition politique. Elle promet d’ailleurs de batailler, constate le Corriere del Ticino. Mais, à l’enseigne de «Berne… en berne» et «s’appuyant sur les seules vertus de la démocratie directe», «les Freysinger et compagnie», demande Le Nouvelliste, «oseront-ils à présent aller au bout de leur démarche de rupture? Ou ont-ils déjà pris goût au son retentissant des claques?»