Au front dans la lutte contre le Covid-19, le personnel soignant est à bout de souffle après bientôt un an de crise sanitaire. Directeur général des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), Bertrand Levrat tire le bilan d’une année hors du commun et livre ses inquiétudes quant à une éventuelle troisième vague. S’il reconnaît la fatigue des soignants, il estime que la reconnaissance ne passe pas uniquement par l’aspect financier.

Le Temps: Quelle est la situation aux HUG après bientôt un an de pandémie?

Bertrand Levrat: L’hôpital a tenu le choc au prix de gros efforts. C’était une année éprouvante, usante, durant laquelle le personnel soignant a dû faire preuve d’une extrême disponibilité, puiser dans ses réserves. Genève a été très fortement impacté par la crise, mais nous avons toujours réussi à être dans l’anticipation pour prendre en charge les malades du covid sans recourir à l’éventualité d’un tri, qui avait été évoquée. J’ai la fierté du devoir accompli, mais cela ne veut pas dire que le calme est revenu. Nous sommes actuellement dans une phase de veillée d’armes, nous anticipons la troisième vague. Avec quelque 100 patients covid et 266 en réadaptation, la tension reste haute.

Le personnel des HUG est-il en mesure d’affronter une troisième vague?

En décembre, nous avons senti le besoin d’un moment de récupération. Heureusement, la flambée attendue des cas après les fêtes de Noël n’a pas eu lieu. Le personnel, très fatigué, a donc obtenu un petit répit même si ce ne sera pas suffisant pour récupérer complètement de l’année écoulée. Travailler aux côtés de patients atteints du covid est éprouvant, le nombre de décès entraîne une charge psychologique importante. Sans oublier que les soignants ont aussi une famille, une vie privée à gérer, ce qui n’est facile pour personne en ces temps de restrictions sanitaires.

Qu’avez-vous mis en place pour récompenser les collaborateurs, outre les paniers garnis et les trois jours de congé offerts?

La reconnaissance peut être exprimée de plusieurs manières. La question des salaires dépend de l’Etat, je ne suis pas en mesure d’agir sur ce plan. Il faut en revanche reconnaître la fatigue, c’est pourquoi nous avons octroyé un soutien psychologique et des jours de congé aux collaborateurs. Une partie des heures supplémentaires ont également été payées. Je suis très attentif à l’état des équipes, le personnel soignant a besoin de soutien et il en reçoit. Le sens qu’on donne au travail est par ailleurs crucial, surtout lors d’une crise. Aux HUG, l’énorme effort de tous les collaborateurs est considéré à sa juste valeur.

Pour les syndicats, les plans d’économies successifs ont mené à l’épuisement du système qui atteint son paroxysme à la faveur de la crise…

C’est faux. Les HUG ont augmenté leur personnel chaque année pour accompagner la croissance démographique, tout en cherchant, il est vrai, à optimiser certains processus. Si de nombreux secteurs travaillent à flux tendu aujourd’hui, c’est avant tout à cause de la diminution des durées de séjour, pas de la pression économique. Pour cette crise, nous avons engagé quelque 600 équivalents temps plein. La majorité resteront aux HUG à l’issue de la pandémie en remplaçant des départs naturels. A l’avenir, il serait bon de songer à un dispositif mobile qui puisse être activé en cas d’urgence. La crise actuelle montre le peu de marge de manœuvre dont bénéficie l’hôpital. Veut-on lui donner la possibilité de réagir plus facilement en temps de crise? La discussion doit s’ouvrir.

Soutenez-vous l’initiative «Pour des soins infirmiers forts» et, plus généralement, les demandes répétées de revalorisation salariale qui émergent depuis plusieurs années?

J’estime que les assistants en soins et santé communautaire (ASSC) devraient être revalorisés. Les salaires des infirmiers, en revanche, sont à mes yeux corrects, du moins aux HUG.

Lors de la deuxième vague, les HUG sont passés en mode «urgence» mi-octobre, mais les mesures sanitaires ne sont arrivées que début novembre, regrettez-vous ce décalage?

On sait que les mesures mettent deux semaines environ à produire leurs effets. Plus elles sont prises tôt, plus on évite un éventuel engorgement du système hospitalier. De manière générale, le politique a écouté la science dans cette crise, avec parfois quelques latences. Néanmoins, on voit que le fédéralisme, avec ses disparités cantonales, n’était pas le système idéal pour gérer cette deuxième vague.

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