Portrait

Bertrand Levrat, premier de classe, premier de cordée

Aux Hôpitaux universitaires genevois (HUG), les petites crises succèdent aux grandes.Son directeur, Bertrand Levrat, raconte comment il puise dans son enfance et dans son parcours professionnel pour tenir la barre

Aux Hôpitaux universitaires genevois (HUG),les petites crises succèdent aux grandes

Leur directeur, Bertrand Levrat, raconte comment il puise dans son enfance et dans son parcours professionnel pour tenir la barre

Blanc, lisse et dépouillé. Le bureau du directeur général des Hôpitaux universitaires genevois (HUG) ne parle de son occupant qu’en termes sobres et classiques. Sur une paroi, une photo de sommets alpins, sur l’autre, une toile colorée rappelant Rothko, sur la troisième, un pastiche de Tintin du dessinateur Exem. Et puis la baie vitrée et sa lumière. Allure dégagée, large sourire accompagné d’un «excusez le retard!» alors que de retard, il n’en a point, Bertrand Levrat, 46 ans, est affable, incontestablement. A l’aise dans le costume, souple dans la fonction, un petit côté «public relations» qui fait craindre un contrôle de soi peu compatible avec l’exercice du portrait. Confirmation: «Si j’ai un côté redresseur de torts, comme Tintin? Non, du tout. Mais notre point commun, c’est peut-être la ligne claire…» Aucun doute, Bertrand Levrat n’est ni impulsif, ni brouillon. Plutôt diplomate à sang froid.

Il vaut mieux, d’ailleurs, lorsqu’on est le capitaine d’un vaisseau qui emploie près de 12 000 personnes sur une mer forte, dont les lames déferlent avec constance et régularité. Aux HUG, à peine une affaire est-elle réglée qu’il en paraît une autre. Dans le désordre: celle du dumping salarial qui affecta des ouvriers polonais travaillant sur un chantier de l’hôpital; la vindicte contre les plans d’économies; la guéguerre qui mit aux prises deux éminents chirurgiens; l’affaire Adeline, bien sûr, tuée par un détenu de La Pâquerette. «Ce fut très douloureux. A l’interne, il s’est agi d’éviter que la spirale de la peur ne gagne l’institution et il a fallu s’occuper des collaborateurs qui ont vécu un traumatisme. En même temps, à l’extérieur, il y avait le politique et la presse qui, eux, suivent leur propre logique.» Dans un registre plus léger mais parfumé au scandale, la découverte d’un carnotzet de luxe dans les sous-sols de l’hôpital; ou la fronde contre le projet de ne plus engager de sages-femmes indépendantes. Sans oublier les attaques répétées d’un syndicat contre les méthodes prétendument «déshumanisantes et despotiques» de la direction. Bref, pour naviguer dans ces eaux-là, il vaut mieux avoir les nerfs solides: «On s’épaissit la peau, c’est un fait, même si parfois, les attaques et les termes font mal. Dans ce dernier cas, je déplore que ce syndicat utilise le mégaphone au lieu du téléphone. Ce n’est pas ma manière d’envisager le dialogue.»

Plutôt le téléphone que le mégaphone

En effet, c’est mal connaître Bertrand Levrat que de l’imaginer céder sous les gueulantes, lui qui, après ses études d’avocat, fit ses premières gammes dans la diplomatie humanitaire. Sept ans comme délégué du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), en Bosnie-Herzégovine, République démocratique du Congo et Colombie notamment, cela laisse une empreinte indélébile sur le style de management: «Je suis à l’aise avec chacun, quel que soit son titre ou sa façade. Et je peux travailler avec n’importe qui en bonne intelligence, car j’ai été habitué à devoir vivre dans un pays étranger avec de parfaits inconnus.» Une empreinte inscrite aussi en creux dans son bureau: «Au CICR, on s’ennuie beaucoup lorsqu’on négocie en présence d’un interprète. Cet ennui m’a amené à développer une analyse visuelle et spatiale de l’environnement des gens. Ça aide à comprendre qui ils sont et comment éviter les champs de mines.» Dont acte: on promène le regard sur la photo, derrière lui, les cimes des Alpes et la cordée en contrebas: «La haute montagne, c’est mon échappatoire. Trois ou quatre jours par an, je pars avec un guide. Ces jours-là, je ne suis présent qu’à moi-même.» Il se réjouit déjà de ce prochain rendez-vous avec la roche et avec lui-même, crampons aux pieds et piolet en main. Une respiration en forme de métaphore, en somme. Premier de cordée.

Né à Versoix dans une famille d’intellectuels, d’un père scientifique qui créera la chaire d’informatique de l’Université de Genève et d’une mère psychologue, Bertrand, troisième et dernier des garçons, comprendra tôt que prendre la tangente n’est pas une option. S’il admet avoir eu «une obligation de résultat jusqu’à la maturité», il s’est senti stimulé mais pas contraint. Un premier de classe naturel en quelque sorte, la liberté de choix comme le point d’orgue à atteindre à la fin de la mesure. «Et je crains de suivre la même ligne d’exigence avec mes enfants, qui ont 14 et 10 ans! Il faut des bases pour devenir libre.» Bertrand grandit entre le sérieux et la bonne humeur, la messe et la guitare, la politique – ses parents sont conseillers municipaux PDC – et Joe Dassin. Le chanteur en effet était l’ami de son père, ancien colocataire sur un campus américain. «Avoir côtoyé Joe Dassin semble pour certains un peu mythique, mais pour moi, Joe, c’est celui qui m’a offert un baby-foot et un mini-hockey!» Sans doute, mais Bertrand Levrat n’abandonnera jamais la guitare, chantant chaque soir pour ses enfants. La politique en revanche, il n’y touchera pas, invoquant encore la liberté.

«J’ai compris qu’il y avait plein de causes à Genève qui méritaient qu’on se batte pour elles.»

Une liberté qui l’engage. Lorsque Bertrand Levrat décide de quitter le CICR, il s’inquiète. Sera-t-il possible de conserver les valeurs et les idéaux d’une institution qui, pour certains, ressemble à s’y méprendre à une religion? Levrat décide que oui, s’épargnant le renégat: «J’ai compris qu’il y avait plein de causes à Genève qui méritaient qu’on se batte pour elles.» La première sera l’action sociale de l’Etat, dont il prend la tête. Puis l’Hospice général, alors en crise, et pour lequel il sera l’homme du match. «Tous les matins ou presque, une manchette m’indiquait quel serait le pataquès que je devrais affronter. J’ai appris à être d’un rigorisme absolu sur la gestion, sans oublier l’humain. En quittant l’Hospice, j’ai eu droit à une standing ovation. J’en suis encore ému.» Un directeur qui s’en va sous les vivats, c’est assez rare pour attendrir. Et pour résumer le profil du père, il faut peut-être écouter le fils qui, interrogé à 8 ans sur sa profession, notait ceci: «Mon papa aime aller dans des endroits où il y a des problèmes et les résoudre.» Une ambition, de l’effort, un sommet. La volonté de «porter les gens autour d’un projet, de les entendre, de les valoriser.» Il a tout du premier de cordée, Bertrand Levrat. Mais sans l’âpreté et l’épaisseur rugueuse des montagnards, murmure son bureau blanc, lisse et dépouillé.

«La haute montagne, c’est mon échappatoire. Trois ou quatre jours par an, je pars en excursion. Ces jours-là, je ne suis présent qu’à moi-même»

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