L'invasion commence. Ils sont 80 ados, sacs à dos, en partance pour un camp religieux à Frasnacht (TG). L'un d'eux a escaladé le promontoire devant le tableau des horaires pour dicter les dernières consignes avant le train. La «HB» commence à surchauffer. C'est un samedi d'été, moment phare des allers-retours. Des espoirs fous de grand air et de la nostalgie du retour au bercail. «L'Ange protecteur» signé Niki de Saint Phalle, suspendu depuis 1997 dans la halle centrale, a le ton du décalage. Ici, ça grouille, ça va et vient, ça s'embrasse, ça prend parfois des airs de bohème.

Cœur souvent asphyxié

Gare en cul-de-sac, 18 voies à l'air libre, la Hauptbahnhof, ou «la HB», est l'un des ingrédients de l'élixir qui fait de Zurich un centre névralgique. Plus de 300000 voyageurs y transitent chaque jour - on en prédit un demi-million d'ici 2020. Du départ de Lénine le 9 avril 1917, avec les accents de l'Internationale, jusqu'aux nuits métalliques de la Street Parade, c'est le cœur de Zurich, souvent asphyxié. Peut-être parce qu'elle est celle, pour quelques années encore ou tout s'arrête. De gigantesques chantiers en cours (coût: 1,8 milliard) la métamorphoseront en gare de transit d'ici à 2013.

Pourtant, même un samedi ensoleillé, on y croise des gens pour lesquels la halle principale, l'une des plus grandes «places urbaines» couvertes d'Europe (41 sur 131 mètres) n'est pas celle du passage. On attend, on rencontre, on travaille et puis on refait le monde.

15h15Les ados du camp de vacances rejoignent les quais. Dans la halle Wanner de style néo-Renaissance construite en 1871, les portes en arcades latérales ouvrent sur la ville. La silhouette d'Alfred Escher, pionnier du chemin de fer en Suisse, dont la statue contemple la Bahnhohfstrasse, se devine. Ici c'est le «Treffpunkt» ou «point de rencontre» ou «sous la grande horloge». Un peu de Suisse et de ponctualité. Le tout-Zurich, des gothiques de noir vêtus le samedi soir jusqu'aux employés de banque le lundi à 6 heures, se retrouve là. «Tu viens, et même sans rendez-vous tu rencontres quelqu'un», diagnostique Sabrina, aux épaules couvertes de tatouages. «C'est magnétique.»

16h00 Toujours au «Treffpunkt». Les micros sont tendus, les caméras fixées sur le faux bar de gare installé en express. Depuis deux jours, la télévision alémanique hante la HB. Sur les quais ou près de l'horloge. La nouvelle série soap «Tag und Nacht», qui doit faire oublier le feuilleton culte «Lüthi et Blanc» se joue dans la permanence médicale de la gare. Fabienne, la régisseuse, court d'un accessoire à l'autre. «Dans cette gare, il y a toute la palette d'émotions, celle des paumés, des vacanciers, des stressés, des prostituées. C'est un pot-pourri du quotidien.» Elle court de nouveau. On prie les passants d'ignorer la caméra. De faire comme si...

16h20 Frida. Un peu comme les serveuses de la confiserie Sprüngli, repérables à leur costume d'hôtesse bleu et à leur service zélé, Frida est du club des inévitables. Ceux qui font le quotidien de la gare parce qu'ils y travaillent - il y a plus de 900 employés dans le Shopville en sous-sol depuis 1990 - ou parce qu'ils en ont fait leur repaire. Frida est sans âge, les cheveux toujours en chignon, accrochée à sa chaise roulante, presque tous les jours. «Je suis là pour bénir les gens», explique-t-elle. Elle se tait, recommence à regarder autour d'elle. Avant d'apporter une petite précision: «Les gens ont de moins en moins de temps. C'est dommage pour l'âme de la gare.»

17h00«Vous avez déjà rencontré Frida? La première fois pour moi c'était en 1979.» Pierre Krüsi, 45 ans, chef de train, est à la terrasse du café le plus proche des voies. Il appartient aux quelque 1800 collaborateurs des CFF qui ont Zurich pour base. Il lève régulièrement la tête vers l'horloge. Dans 30 minutes, il rejoindra le train pour Genève. «Ce qui est impressionnant c'est la circulation incessante. Il y a 20 ans, vous aviez les heures fortes le matin et le soir. Maintenant le rythme ne décroît plus.» Quoique. Dans le quart d'heure qui suit une série de départs, la gare respire. Dix minutes.

17h35 Des amis de Fribourg sont de passage. Comme de coutume, Marianne D'Angelo leur fait découvrir sa ville d'adoption. «On commence toujours par la gare. Elle est impressionnante. C'est dans la halle qu'arrivaient et tournaient les locomotives à vapeur.» Cette halle accueillent désormais plus de 70 manifestations par année et la seule permanence est celle du marché du mercredi, quand les paysans font de cet espace leur meeting urbain. La guide improvisée, comme tous les interlocuteurs de ce samedi, prend du temps pour raconter sa gare. Elle demande encore: «Vous avez parlé avec la dame? Frida, je crois.»

18h05C'est la voie 18. Souvent celle des trains qui font rêver. Zurich-Paris. Zurich-Prague. Zurich-Hambourg. Rolf est cerné d'une dizaine de valises géantes. Avec ses proches, ce Suisse exilé aux Mexique depuis 40 ans rejoint Paris avec le TGV. «La gare de Zurich est le meilleur endroit pour mettre un terme à un séjour en Suisse après 27 ans d'absence. Les grands trains arrivent et partent ici. Comme si on ne pouvait continuer», dit-il, avec un fort accent.

Dimanche matin, assez tôt. Il a fallu revenir car sa voix fait partie des bruits de la grande gare. «Taaagi, Sonntagziitig». Depuis 17 ans, Bruno vend les journaux à la criée, de 5 à 9 heures. Souvent au sommet des escaliers roulants qui plongent vers la vie souterraine des trains régionaux. Ce retraité assure, en français, ne jamais s'ennuyer. Son seul regret? «Même le dimanche, tout le monde court. Elle (ndlr: la gare) est belle pourtant, non?» Lui est séduit.