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A Bienne, le bilinguisme est mal vécu par les francophones

Le baromètre 2016 jette un coup de froid dans le ciel de la ville autoproclamée plus grande commune bilingue de Suisse. Pesant 40% des quelque 55 000 habitants, la communauté romande estime, à 87%, ne pas être traitée à l’égale de la communauté alémanique

Ce fut une croisade de l’ancien maire Hans Stoeckli: durant ses vingt ans de règne à la mairie (1990-2010), il a voulu faire de sa ville de Bienne la référence en Suisse du bilinguisme. Le Forum du bilinguisme y a été créé en 1996, de nombreux efforts politiques ont été produits pour favoriser l’harmonieuse coexistence des Romands et des Alémaniques, des labels sont décernés aux bons élèves, et notamment à l’administration locale.

En 2011, le successeur de Hans Stoeckli, le socialiste Erich Fehr, produit lui aussi d’un bilinguisme pragmatique et vécu à Bienne, reprenait le flambeau avec le même enthousiasme. Pourtant, le baromètre publié ce mardi jette des pavés dans le jardin biennois. S’il reste globalement bien perçu et attaché à la cité bernoise, le bilinguisme est mal vécu par les francophones.

Coup de gueule des Romands

Un chiffre traduit le malaise: 87% des Biennois de langue française ayant participé à l’enquête se considèrent comme moins bien traités que les Alémaniques. Pire qu’en 1996 (79%) et, surtout, l’écart est abyssal avec les 53% du précédent baromètre de 2008. A relever que les germanophones biennois ressentent moins la discrimination francophone: ils ne sont que 32% à estimer que les Romands sont moins bien traités.

«S’agirait-il d’une exagération des Romands qui, par le biais du baromètre 2016, cherchent à tirer la sonnette d’alarme, ou y a-t-il réellement inégalité de traitement?» se demande le Forum du bilinguisme, sans apporter de réponse.

Interpellé, le maire Erich Fehr estime les résultats «trop bruts pour formuler une conclusion définitive». Il relève que Bienne n’en a jamais autant fait depuis vingt ans pour le bilinguisme et les francophones, que tous les textes municipaux sont systématiquement traduits, que son administration a reçu le label du bilinguisme prouvant que les services sont produits indifféremment en allemand et en français.

Le maire est contraint de s’en tenir à quatre hypothèses. La première est la plus solide, elle a trait au monde du travail. Le baromètre montre que 26% des Romands estiment qu’ils y sont discriminés (étonnamment, ils étaient 51% en 2008, alors que le malaise était moins grand). «Il y a ensuite les débats en Suisse alémanique sur la deuxième langue enseignée à l’école, qui affaiblit le français. La question du possible transfert de Moutier dans le Jura fait craindre une fragilisation de la minorité francophone dans le canton de Berne. Enfin, c’est grâce principalement à l’arrivée de Romands que la population de Bienne augmente. Des francophones qui n’ont pas vécu notre bilinguisme depuis l’enfance, qui ne comprennent pas forcément le dialecte, et qui s’estiment laissés à l’écart.»

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Le Forum du bilinguisme promet d’analyser la situation. Il lancera au début de 2017 un baromètre spécifique dans le monde du travail et de l’économie.

Un autre résultat de l’enquête de 2016 est source d’inquiétude. En 2008, 62% des Biennois affirmaient que les deux communautés linguistiques «vivaient bien ensemble». Ce taux est tombé à 46%, rendant majoritaire l’appréciation plus distante de «vie côte à côte». Seuls 5% pensent que les communautés sont en conflit.

L’école n’en fait pas assez

Les sondés lancent une autre critique: l’école n’en fait pas assez pour le bilinguisme. Deux tiers se disent favorables à l’enseignement bilingue généralisé à l’école enfantine. «Ce n’est pas si simple, tempère le conseiller municipal Cédric Némitz. Car les programmes scolaires sont différents entre le Kindergarten des petits Alémaniques et les deux premières années Harmos des Romands.» Un chiffre réjouit par contre les autorités locales: près de 9 sondés sur 10 affirment que le bilinguisme en Suisse associe le français et l’allemand. Pas question de préférer l’anglais comme seconde langue enseignée à l’école.

Plus d’avantages que d’inconvénients

La lecture du baromètre 2016 biennois est diverse. La sonnette d’alarme tirée par les francophones est contrebalancée par une perception favorable du bilinguisme. 76% des Biennois (83% d’Alémaniques et 58% de Romands) affirment qu’il y a plus d’avantages à vivre dans une ville bilingue que d’inconvénients. Ces chiffres font dire au Forum du bilinguisme que le baromètre 2016 est positif.

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Bienne se serait-elle mis trop de pression en s’autoproclamant principale ville bilingue de Suisse? Que répondre à ceux qui, non sans un soupçon d’esprit polémique, disent qu’il vaut mieux être Romand à Berne qu’à Bienne? Le maire Erich Fehr a son explication. «A vouloir dire que nous voulons traiter les francophones d’égal à égal avec les Alémaniques, nous avons considérablement augmenté les attentes de la minorité. Mais croyez-moi, Bienne est bien plus attentive à ses Romands que toute autre ville et que Berne notamment, qui ne s’affiche pas bilingue et, par voie de conséquence, ne suscite pas les mêmes exigences de la minorité.»

Lien vers le Baromètre 2016 du bilinguisme à Bienne, rapport résumé

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