C’est la fin pour le Yucca, symbole de l’esprit d’ouverture à la biennoise. Ce qui a d’abord été, en 2001, un pari inédit, accueillir les toxicomanes «normalement» dans une brasserie «normale», fermera ses portes progressivement dès la mi-novembre, définitivement en janvier 2013. Cet échec sonne sans doute le glas de tout projet similaire en Suisse romande.

Avant 2001, les toxicomanes se retrouvaient au Cardinal, où le patron «les acceptait volontiers», se souvient Eric Moser, actif dans le milieu social depuis des années. Sauf que la consommation sur place prend des proportions intenables: traces de sang, vapeurs de stupéfiants chauffés, toilettes «en dessous de toute dignité humaine»… L’établissement fait faillite.

Pour éviter que ces clients un peu particuliers ne se retrouvent à la rue, des bonnes volontés créent un bistrot inspiré du Cardinal, le Yucca, couplé, cette fois-ci, avec une salle de consommation de drogues, le Cactus, située juste au-dessus et financée par la ville.

Principe du Yucca: accueillir tout le monde, drogués ou non, offrir une carte complète, y compris alcool et restauration, à des prix normaux, être ouvert tous les jours de 7h à 22h30. Mais très vite, le bistrot, qui se voulait autofinancé, est en déficit. «En s’installant à 70 mètres de l’ex-Cardinal, le Yucca pensait garder ses habitués: les bobos au petit déjeuner, les facteurs à la pause, l’ex-légionnaire qui enfilait les pastis… Mais ils n’ont pas suivi. La moitié du chiffre d’affaires a disparu avec le déplacement», estime Eric Moser, aujourd’hui responsable du Cactus.

Vers 2006, nouvelle chute des revenus: l’autofinancement tombe à 40%. «L’aide sociale a baissé, les clients ont moins acheté de bières», avance Christine Villard, en charge de la gestion du lieu depuis 2003. Les repas à 7 francs, faute de preneurs, sont supprimés. «C’est aussi l’époque où la consommation bascule de l’héroïne vers la cocaïne», analyse Eric Moser. «Aux débuts du Yucca, on voyait des clients jouer aux cartes, aux échecs, discuter», une ambiance relativement tranquille qu’Eric Moser attribue à l’effet apaisant de l’opiacé.

Parallèlement à la banalisation de la cocaïne, dont le prix est divisé par quatre (aujourd’hui, moins de 100 francs le gramme), c’est aussi l’avènement des mélanges: alcool, médicaments (Dormicum, benzodiazépines), produits de substitution (méthadone), qui ne sont plus seulement injectés, mais aussi sniffés ou inhalés, pour explorer des sensations nouvelles. Corollaire: des réactions, de la part des usagers, de plus en plus imprévisibles.

«Certains ont commencé à venir avec de la bière achetée au hard discounter du coin. Là, je leur demandais de me la confier jusqu’à leur départ, ou bien de la boire dehors», détaille Christine Villard. Ce qui, paradoxalement, les refoule dans la rue… «Je veillais aussi à ce que le petit deal, toléré par la PK, la police spécialisée qui passait plusieurs fois par jour, se fasse discrètement.» Il faut faire face aux bagarres, aux insultes.

En 2009, Bienne renouvelle son aide: 220’000 francs par an, plus 110’000 francs du canton. Un programme «peer to peer» tente de s’appuyer sur les clients les plus responsables pour transmettre le respect des règles aux autres. Peine perdue. Il faut reprendre ceux qui essaient de sniffer en vitesse sur les tables, vérifier qu’il n’y ait pas d’inhalation à l’extérieur, sur le pas-de-porte des voisins. «La nouvelle génération profitait du lieu mais ne jouait plus le jeu. Du bistrot, ils n’en avaient plus rien à faire», doit admettre Eric Moser.

Les problèmes finissent par déborder vers l’extérieur. «Avec la cocaïne, les usagers ne respectaient plus rien, urinaient dans l’espace public, devenaient bruyants, même agressifs envers les passants qui ne sentaient plus en sécurité. Ce n’était plus tolérable», confirme Pierre-Yves Moeschler, responsable biennois de la Santé. Et c’est vrai qu’avec sa clientèle de cabossés de la vie, son mobilier trop costaud, sa déco usée, le Yucca ne donne pas envie de s’y arrêter boire un café.

Le coup de grâce est donné par les promoteurs qui viennent d’achever des appartements avec vue plongeante sur le bistrot. Une facture de 160’000 francs envoyée à la Ville pour déprédations a forcé celle-ci, pour ne pas entrer en matière, à accélérer la fermeture.

«Y a-t-il encore nécessité pour un tel lieu? Je n’en suis pas certain. Nous allons observer ce qui se passe. Il faut en tout cas que ce soit un besoin reconnu par les usagers», avance Pierre-Yves Moeschler. «Nous verrons où les clients passeront l’hiver et s’il se reforme une scène», s’inquiète Eric Moser, dont le Cactus déménagera l’été prochain et fonctionnera désormais comme la plupart des douze autres salles de consommation de Suisse: cour fermée et surveillée pour le micro-deal, cafétéria sans alcool pour la convivialité, salles de consommation, aide sociale et thérapeutique.

Comment font les autres villes touchées? Wil (SG), dont la population a refusé une salle d’injection en 1996, offre un accueil avec conseils et cafétéria les après-midi, en semaine. «Notre concept s’est avéré valable parce que tous nos clients disposent d’un logement et que les chambres que nous mettons, si besoin est, à disposition n’interdisent pas la consommation de substances», explique René Akeret, responsable de la structure.

A Lausanne, les habitants ont voté contre toute salle de consommation en 2007. Mais l’idée d’un «bistrot social» n’a pas été complètement enterrée et la municipalité de gauche a un temps envisagé de s’inspirer de l’exemple biennois. Avant de renoncer. Oscar Tosato, municipal de la Santé, annonce, pour le 5 novembre, l’ouverture d’un local social destiné aux sans domicile, migrants et chômeurs, offrant des conseils pratiques pour une place en abri, un vestiaire, une prise en charge sociale et professionnelle. Concernant les addictions, il s’en tient à la volonté populaire et promet un deuxième local, pour le début de 2013, avec aide et conseils de spécialistes, ainsi qu’une cafétéria sans vente d’alcool.