Quelle belle jeunesse! A Grandvillard, en Gruyère, les sociétés de jeunesse du district se sont réunies, comme chaque année depuis dix-neuf ans, pour des jeux de plein air vécus sur trois jours. Au programme: des concours, de la musique et beaucoup de bière. Cette manifestation clôt la saison d'études et célèbre le début de l'été. Dans plusieurs districts fribourgeois comme la Sarine, la Broye ou la Glâne, mais également dans le canton de Vaud, ces joutes sportives sont coutumières. Appuyés par toutes les autorités locales, ces girons de jeunesse sont l'occasion de plusieurs jours de fête, qui sont d'après les participants eux-mêmes «la plus grande beuverie» de l'année. Mais au-delà de l'aspect ludique et festif, ces rencontres symbolisent également la force des solidarités qui se nouent dans les campagnes. Car plus qu'une simple amicale de buveurs et buveuses de bière, la société de jeunesse est un acteur central de la vie associative villageoise. Et cela depuis plusieurs décennies.

Bien sûr, il y a les jeux. A Grandvillard, une dizaine de compétitions était organisée sur le thème de la bande dessinée. Toutes les sociétés, dont les membres sont costumés, rivalisent d'adresse pour remporter le concours. Le vainqueur sera assuré d'obtenir l'organisation de la prochaine joute. Noce à Thomas, puzzle géant, lutte en piscine: tout ressemble aux mythiques «Jeux sans frontières» de Guy Lux. Reste que l'acteur essentiel de ces joutes sympathiques n'est pas tant l'aire de jeux que le bar. D'ailleurs, la configuration des lieux n'en fait pas mystère. Le bar imposant, posé sous une solide charpente de bois, est au centre de l'espace. Incontournable, il trône au cœur de la manifestation avec sa sono qui distille son flux assourdissant de rengaines. De «vivent vivent les gros nichons» aux derniers tubes, tout y passe. Mais la formule, animée par deux maîtres de cérémonie aux talents de comique pour le moins limités, plaît. Samedi, à 14 heures, le comptoir accueillait déjà ses premières très jeunes victimes. Inertes, affalées sur le zinc, elles avaient commencé à siroter dès le matin.

Alcool consubstantiel

L'alcool est en effet un phénomène largement intégré à la manifestation. Plusieurs sociétés ont ainsi emmené avec elles leurs «porte-bières» confectionnés en bois. Sur l'un deux est inscrit, en pyrogravure, «Vingt bières s'il vous plaît!». Accoudée au bar, une nymphette commandera trois alcopops pour elle et ses deux copines. Leur âge? Quatorze et quinze ans. Mais personne ne s'en souciera. Pour de nombreux participants, les jeux sont bien sûr un prétexte. L'essentiel est ailleurs: «La fête, la boisson et la drague», comme le dira un jeune homme. Une fois les activités sportives terminées, tout ce petit monde poursuivra ainsi sa nuit sous une cantine. Au programme: karaoké et disco.

Reste que derrière les excès de ces bacchanales rurales émerge une réalité peu connue. Car l'existence des sociétés de jeunesse ne se résume pas à ces seules journées de folie qui ponctuent pour beaucoup la fin d'une année scolaire ou d'un apprentissage. Le reste du temps, ces jeunes villageois – principalement des écoliers et des apprentis – participent à la vie collective de la communauté. On y rentre à l'adolescence et on la quitte lors du mariage. Mais l'origine même de ces sociétés est mal connue. Historiens et sociologues peinent à déterminer les racines du phénomène. Pourtant, certains groupements apparaissent au début du siècle passé déjà. Dans la plupart des cas, la fonction paroissiale demeure centrale. La fabrication des reposoirs de la Fête-Dieu ou de la crèche sont des activités toujours prises en charge par la jeunesse dans bon nombre de communes. Mais à la religion s'ajoutent également des tâches laïques, comme l'organisation du carnaval, de la Bénichon ou du 1er Mai. Au-delà des grands événements du calendrier, les jeunes participent également au nettoyage de la commune, organisent des sorties pour les personnes âgées, s'intègrent aux sociétés de développement d'une région ou mettent sur pied des pièces de théâtre et une foule de sorties en tout genre. Participer à la jeunesse, c'est ainsi s'intégrer au village. Mais pour ceux qui n'y adhèrent pas, comme le prétend un sociétaire, ils seront alors considérés comme des marginaux.