Renseignement

«Big Brother, ce n’est pas pour demain»

Hervé Bourlard travaille à divers projets internationaux en collaboration avec des agences de sécurité pratiquant l’écoute de masse. Selon le directeur de l’institut de recherche Idiap de Martigny, la NSA ne surveille pas seulement les appels téléphoniques mais aussi les e-mails, les données internet, les fax et les SMS

Hervé Bourlard travaille depuis près de trente ans sur le traitement et la reconnaissance de la parole. Identifier la voix d’un individu. Transcrire en texte des séquences audio et vidéo, quel que soit l’accent du locuteur. Retrouver des mots clés ou des personnes dans une base de données. Ces recherches, qu’il conduit aujourd’hui comme directeur de l’institut de recherche Idiap à Martigny, intéressent la société civile. Mais elles intéressent aussi l’agence de sécurité des Etats-Unis, l’Etat israélien ou Interpol. Alors que les révélations de l’ancien agent de la CIA Edward Snowden sur les écoutes de masse pratiquées par les Etats-Unis font scandale, Hervé Bourlard confirme la méthode tout en relativisant sa portée réelle.

Le Temps: Dans le cadre de certains projets de recherche, vous dites avoir collaboré avec la National Security Agency (NSA), l’agence de sécurité américaine…

Hervé Bourlard: Pour être exact, nous avons participé à des mises au concours de projets financés par la Defense Advanced Research Projects Agency (Darpa), aujourd’hui appelée Intelligence Advanced Research Projects Activity (Iarpa), qui finance et pilote les recherches dont la NSA a besoin. Nous avons obtenu plusieurs mandats, en collaboration avec d’autres instituts, dont un projet dans lequel l’Idiap a été leader du groupe de scientifiques. C’est d’ailleurs assez exceptionnel qu’un institut basé en Europe soit leader d’un projet pour l’agence de sécurité américaine. – De quels projets s’agissait-il?

– De reconnaissance vocale pour des réunions militaires ou gouvernementales, ce qui ne s’apparente pas aux écoutes massives dont on parle actuellement en lien avec les révélations d’Edward Snowden. Entre 2009 et 2011, nous avons aussi participé à un projet qui visait à reconnaître la parole sur des lignes téléphoniques ou sur Internet. Je suis encore membre du conseil de direction de l’International Computer Science Institute (ICSI) de Berkeley. Par ce biais, indirectement, l’Idiap contribue au projet appelé Babel, financé par la Darpa, qui vise le développement rapide de systèmes de reconnaissance vocale dans plusieurs langues. Un accent particulier est mis sur les dialectes arabes et sur le mandarin, qui intéressent particulièrement la NSA. En ce qui concerne l’Idiap, notre intérêt premier dans ce type de projet est le développement de systèmes commercialisables dans de nombreux pays non anglophones, dont le marché africain. – Que pensez-vous des révélations d’Edward Snowden?

– Officiellement, je ne sais rien. Mais par le biais des réunions auxquelles je participais une fois par année à Washington dans le cadre des projets de la Darpa, j’ai une certaine vue d’ensemble des recherches américaines dans ce domaine. Et je pense que l’on peut dire que la NSA pratique, ou du moins essaie de pratiquer, des écoutes de masse des téléphones mais aussi des e-mails, des données internet, des fax et des SMS. On parle aussi, sans preuves formelles, d’accords en discussion entre la NSA et Google pour l’accès à certains types de données. Cet état de fait est quasiment du domaine public et n’est pas illégal aux Etats-Unis, alors que ça l’est en Europe et en Suisse. Je crois que si les Etats-Unis ont tellement de problèmes avec Edward Snowden, c’est plutôt parce qu’il doit savoir bien des choses qu’il n’a pas encore dites. – Vous avez aussi des projets avec Israël…

– J’ai refusé, pour des raisons éthiques, de participer à un projet dont le but était d’écouter et d’extraire des données de toutes les conversations téléphoniques du pays. Israël a son propre «cloud» (gestion via Internet de données stockées sur des ordinateurs distants, ndlr), des buildings entiers d’ordinateurs où sont envoyées toutes les données collectées. Ce qui est encore plus inquiétant que l’écoute elle-même, c’est le risque de mauvaise interprétation des données qui peut conduire à inculper des innocents simplement parce que les systèmes d’analyse sont encore très loin d’être fiables à 100%. Les Etats-Unis, par exemple, rassemblent des masses gigantesques de données, mais je ne pense pas qu’ils disposent de systèmes efficaces pour en extraire véritablement les informations intéressantes. – Mais vous avez un autre projet en cours avec Israël et Interpol…

– Oui, il s’agit d’écouter de manière ciblée des personnes suspectées de terrorisme ou d’activités internationales illégales ainsi que leurs réseaux. Cela pose aussi des problèmes éthiques parce que si vous téléphonez à quelqu’un qui est surveillé vous serez ensuite aussi écouté, alors que vous n’avez rien fait. Ce qui m’a convaincu de participer à ce projet, c’est la médiation d’Interpol (organisation internationale de police criminelle qui compte 190 Etats membres). L’organisation ne travaille qu’avec des données cryptées et elle sera la seule à connaître l’identité des personnes écoutées. L’information ne sera transmise aux Etats concernés que si cela est nécessaire. Dans ce contexte, notre mandat est de développer des systèmes de reconnaissance vocale et d’identification d’empreintes vocales des personnes, mais les solutions proposées seront uniquement utilisées par Interpol. – Vous posez l’écoute de masse comme limite éthique à vos activités, mais vous dites vous-même que le point fort de l’Idiap, c’est justement l’analyse et l’extraction d’informations à partir de grandes bases de données. Vous travaillez donc à donner les outils qui manquent encore aux agences de renseignement…

– C’est vrai. Mais nous n’avons jamais fait de projet secret à destination d’un seul Etat. Le travail de l’Idiap n’a jamais eu ce but. Il vise à améliorer la qualité de vie des êtres humains. Ensuite, c’est certain que tous les outils peuvent être mal utilisés. – Quelles sont les capacités de recherches scientifiques propres à la NSA?

– A ma connaissance, elle possède au moins deux agences de recherche qui lui sont propres: l’Institute for Defense Analyses (IDA) qui travaille uniquement pour le gouvernement américain, et le Lincoln Lab, situé au Massachusetts Institute of Technology (MIT). Ensuite, il y a quelques gros instituts privés qui dépendent très largement de la recherche financée par la Darpa. La sécurité est un domaine dans lequel les Etats investissent largement. – Big Brother, c’est pour demain?

– Non, je ne crois pas que nous serons vivants quand Big Brother sera possible. Nous avons fait beaucoup de progrès scientifiques, mais les premières avancées dans une nouvelle technologie sont les plus faciles. Je pense qu’il faudra beaucoup de temps pour que le traitement des données récoltées en masse fournisse vraiment des informations. Qu’est-ce qui est pertinent, dans quel contexte, comment le définir pour un ordinateur? Le but des Etats-Unis ou d’Israël est surtout d’investir beaucoup d’argent pour répondre à la pression de l’opinion publique, qui veut qu’on travaille à sa sécurité. Et puis, l’écoute massive, le Big Brother américain, c’est comme la bombe atomique. Tous les grands Etats sont en train de s’équiper. De ce fait, chaque agence n’aura accès qu’à ses propres données. Les Russes construisent un campus de la taille de Moscou: le centre de recherche et développement Skolkovo. Pour faire de la recherche notamment dans le domaine de la surveillance. La Chine aussi. – Quels sont les outils techniques pour protéger la sphère privée?

– Jouer la transparence complète. Par exemple, en utilisant la technologie pour que les gens soient informés de qui consulte des données qui les concernent à chaque fois que cela se produit. Cela limiterait déjà beaucoup leur utilisation abusive. Ensuite, sur toutes les images de vidéosurveillance en Suisse, un système permet de flouter les visages. Seule la police possède la clé qui permet de voir les images en clair. A ce sujet d’ailleurs, il faut souligner la conscience éthique de l’Europe pour ce qui touche à la vie privée. Tous mes projets de recherche en collaboration avec l’Europe sont soumis à de sévères examens. Ce que la Darpa ne fait pas. Je suis de moins en moins à l’aise avec le fait de travailler avec les Américains.

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