«Le Big Data révolutionne l’industrie de l’assurance»

Cybersanté L’exploitation des données permettrait de réduire les coûts

Chez Swiss Re, Séverine Rion Logean développe les modèles de prédiction

A l’avenir, un quinquagénaire, fumeur, sédentaire et amateur de gras paiera-t-il des primes d’assurance maladie plus élevées que son contemporain marathonien et adepte de nourriture bio? Si la question peut choquer ou réjouir, elle est au cœur des réflexions de l’industrie de l’assurance vie et maladie. Car avec l’avènement des «Big Data» et de la numérisation des données médicales, cet avenir où chacun disposera d’une assurance personnalisée n’est bientôt plus de la science-fiction.

Chez Swiss Re, Séverine Rion Logean œuvre au sein du département de recherches et développement dans le secteur de l’assurance vie et maladie. Depuis dix ans, elle analyse, modélise et anticipe les changements dans l’industrie de l’assurance engendrés par l’exploitation des données. Rencontre à Bâle, la semaine dernière, lors de la première édition des conférences Lift consacrée aux sciences de la vie et à la pharma.

Le Temps: Avec le Big Data, l’industrie de l’assurance maladie vit une grande métamorphose. Doit-on se réjouir? Séverine Rion Logean: Oui, bien sûr. La combinaison des données offre de belles opportunités, comme l’anticipation de certaines maladies, une meilleure gestion des coûts de la santé, ainsi que la fin des traitements inutiles. C’est donc une chance à saisir pour autant que les acteurs de l’industrie de l’assurance respectent la protection des données.

– Les algorithmes ouvrent le champ très rentable de l’analyse prédictive. Quelles sont vos prédictions sur le futur de la relation entre l’assureur et l’assuré?

– J’espère que les assureurs vont faire preuve d’une grande rapidité d’innovation pour reconnaître les changements engendrés par le Big Data et la collecte de données. Et qu’ils intègrent surtout dans leur réflexion l’émancipation des géants de la technologie [Google par exemple, ndlr] qui investissent dans le secteur. Car à l’avenir, je prédis des collaborations stratégiques entre les assureurs et les acteurs des nouvelles technologies. Nous profiterions de leur expérience dans la gestion des Big Data. Quant à eux, ils jouiraient de notre savoir-faire dans la gestion des risques et le calcul des primes.

– La numérisation de la santé génère une immense opportunité économique en Suisse. Qui va s’en emparer?

– Plusieurs acteurs. A commencer par les grands moteurs de recherche qui vont devenir encore plus grands au niveau international. Mais aussi des intermédiaires nationaux et locaux comme des compagnies de télécommunications [Swisscom par exemple, ndlr] et des start-up. Elles aussi auront leur part du gâteau.

– L’enjeu est donc d’abord économique?

– Oui, mais il va de pair avec la santé et l’individu. Prenons le cas fictif d’un assuré qui, grâce à ses données médicales combinées aux informations sur son hygiène de vie, apprend qu’il augmente sa probabilité d’être victime d’un infarctus dans vingt ans. En connaissant cette donne, il peut prendre des mesures pour diminuer ce facteur risque. Il y va de son libre arbitre. La cybersanté responsabilise l’assuré.

– C’est donc le principe du pollueur payeur?

– Ce principe ne sera jamais accepté en Suisse. J’entrevois plutôt un système dans lequel le pollueur ne paiera pas plus que ce qu’il débourse actuellement. Mais le citoyen qui trie et respecte l’environnement sera récompensé pour son comportement exemplaire. D’ailleurs, ce système existe déjà en Suisse.

– Aux Etats-Unis, l’Affordable Care Act autorise l’indexation des primes sur l’effort fourni par l’assuré pour rester en bonne santé. En sera-t-il de même en Suisse?

– Je ne suis pas une experte du système américain, mais je trouve le concept intéressant. L’une des conséquences de la cybersanté, c’est la soi-disant «gamification» des données. Je remarque que l’on peut motiver les gens par des récompenses financières ou d’autres avantages. Cela ne me pose aucun problème d’imaginer qu’une assurance octroie un bon de réduction dans un fitness à l’assuré qui prend soin de sa santé et donc limite les coûts. C’est un contexte dans lequel tout le monde est gagnant; l’assurance comme l’assuré.

– Mais les coûts «personnalisés» vont à l’encontre du principe de solidarité qui sous-tend la LAMal.

– La LAMal prévoit une assurance aux mêmes conditions pour tout le monde, se basant sur trois catégories: enfants, adolescents et adultes. J’imagine que ce modèle de calcul de primes ne se fera que sur les complémentaires et les assurances vie privées.

– La stratégie de la cybersanté est au cœur des préoccupations du Conseil fédéral depuis 2007. Mais elle ne s’est toujours pas imposée, hormis dans certains cantons comme Genève. Pourquoi?

– La question de la protection des données. Les citoyens ont peur de partager ce type d’informations tant qu’ils ne savent pas comment elles seront exploitées et où elles sont stockées. Selon moi, c’est actuellement un des principaux défis: convaincre et rassurer les Suisses en fournissant les réponses politiques et technologiques adéquates. Il y a un énorme travail de sensibilisation à mener.

– Selon les chiffres de Santésuisse, le secteur de la santé pèse 63 milliards de francs. Avec la numérisation de ce marché, faut-il s’attendre à la venue de nouveaux acteurs?

– Oui. Je les appelle les intermédiaires, comme les entreprises actives dans la standardisation, le stockage, la protection, mais aussi la modélisation des données.

– L’issue de la votation du 28 septembre sur la caisse unique a révélé une certaine méfiance des Suisses – notamment en Suisse romande – à l’égard de leur assureur. La cybersanté peut-elle inverser la tendance?

– C’est peut-être un moyen d’y parvenir.