Sécurité

Le bilan contrasté de la vidéosurveillance à Genève

A l’issue d’une période de test, le département de la Sécurité dresse un bilan «positif» des 29 caméras installées aux Pâquis. Auteurs d’une évaluation indépendante, deux universitaires nuancent l’appréciation des autorités

A Genève, cela fait maintenant un peu plus de deux ans que 29 caméras de vidéosurveillance scrutent les Pâquis, 24 heures sur 24, 365 jours par an. Populaire et animé par la présence de «dépanneurs», de lieux de restauration tardive, de prostitution, de bars et de discothèques, le quartier situé en contrebas de la gare Cornavin est aussi connu pour le trafic de stupéfiants qu’il accueille dans ses rues.

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En 2012, alors que la thématique sécuritaire alimente depuis plusieurs années déjà la presse et l’agenda des partis politiques à l’orée d’échéances électorales, le Département de la sécurité (DSE) avait décidé d’y implémenter un système de «vidéoprotection», selon sa propre terminologie qui lui est chère. Ce mardi, l’heure était au bilan. Un bilan «positif» pour le conseiller d’Etat Pierre Maudet et la police genevoise, mais «mitigé» pour les deux experts indépendants de l’Université de Neuchâtel.

Un effet préventif «inexistant»

Premier constat: l’effet préventif des caméras est absent. Depuis leur installation, ces dernières n’ont pas induit une baisse de criminalité dans la zone concernée. «Ce résultat confirme l’inexistence d’effets préventifs sur la criminalité liés à la vidéosurveillance, comme cela a été démontré auparavant par un vaste corpus de recherches empiriques», concluent les évaluateurs.

Deuxième constat: la solidité statistique de l’évaluation de l’efficacité des caméras en matière de sécurité reste sujette à débat. A titre d’exemple, les auteurs de l’étude n’ont pas pu conclure à un déplacement de la criminalité liée à la nouvelle présence des caméras. «D’un point de vue statistique, ce point reste discutable», explique Francisco Klauzer, professeur à l’Institut de géographie de l’Université de Neuchâtel. A ses yeux, le volume faible de données disponibles incite à interpréter l’évolution du nombre d’infractions sur la voie publique «avec prudence». Un nombre qui a augmenté de 15% entre 2015 et 2016 mais qui avait diminué de 22% une année plus tôt dans la zone surveillée.

Une différence d'appréciation

Le conseiller d’Etat Pierre Maudet livre sa propre explication: «Plus vous placez un quartier sous surveillance, plus vous avez de chance de constater des infractions». Une explication que ne partagent pas les évaluateurs, rappelant que «la fréquence des patrouilles de police n’a pas augmenté».

Reste qu’un «micro-déplacement» et un changement de comportement des dealers de rue ont été observés, relatent tous les protagonistes. «Notre adversaire s’est adapté, commente le capitaine Christophe Bobillier. Il devenait difficile pour eux de faire du deal sous l’œil des caméras.»

Un outil bien accueilli par la police et les riverains

A en croire les propos du représentant de la police genevoise, le capitaine Christophe Bobillier, les policiers ont accueilli avec bienveillance le nouvel outil qu’est la vidéosurveillance. «Les caméras nous sont très utiles en cas de levée de doute», commente le policier. Lequel ajoute que le déploiement des forces de l’ordre sur le terrain est plus adéquat. «D’un point de vue opérationnel, la vidéosurveillance peut être efficace, que si elle s’inscrit dans un système plus large, dans lequel des mesures humaines prédominent», rapporte l’évaluation.

En termes de ressenti des riverains ou acteurs du quartier, entretiens personnalisés et questionnaires (3195 personnes sondées) ont relevé principalement deux phénomènes: une augmentation du sentiment de sécurité et une relative indifférence à la présence des caméras. La proportion des personnes se disant «assez en sécurité» pendant la nuit a «considérablement» progressé, soit de 33% en 2014 à 50% en 2016. Seul bémol, on constate une légère progression des personnes se déclarant «pas du tout en sécurité». Quant aux craintes liées à l’utilisation des images prises par les caméras, ils étaient 37% à s’en soucier en 2015, ils ne sont plus que 25% une année plus tard.

Dernier constat: le taux d’élucidation (infractions élucidées par rapport au total des infractions enregistrées) augmente dans la zone sous surveillance. «Mais cela ne date pas de la date de mise en service des caméras», relèvent les évaluateurs. Lesquels avancent prudemment dans l’analyse du phénomène: «Cela suggère un bénéfice lié au dispositif de caméras. […] Il reste difficile d’évaluer à quel point ces images ont été déterminantes pour une enquête. […] On ignore en effet comment elles ont été exploitées».

Un magistrat favorable à ce que l’expérience se poursuive

A ce jour, près de 600 000 francs n’ont toujours pas été dépensés dans le cadre du crédit d’investissement de 1,9 million de francs. Le magistrat libéral-radical allouera cette «queue de crédit» à l’installation de 11 caméras supplémentaires (sur les ponts et en remplacement d’anciennes caméras analogiques datant de 2008).

A plus long terme, Pierre Maudet souhaite ouvrir la discussion sur un partenariat avec le secteur privé en matière de contenu filmé par les caméras, lesquelles pourraient être reliées «directement» avec la centrale de surveillance. L’édile n’exclut pas non plus d’étendre la vidéosurveillance à d’autres quartiers comme les Eaux-Vives et Plainpalais.

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Lire l'étude de l'Université de Neuchâtel (en PDF)

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