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Vasily Loban, sur son exploitation. Région de Poltava, Ukraine, 2018.
© Boris Busslinger/Le Temps

Coopération Internationale

Le bio suisse pour relever l’Ukraine

L’Ukraine a perdu son industrie, aux mains des séparatistes pro-russes, et la touristique Crimée, annexée par la Russie. Pour rester à flot, le pays se tourne vers la terre. Avec l’aide de la Suisse

Vasily Loban était pilote de chasse dans l’ancienne Union soviétique. A l’effondrement de l’URSS, ce sexagénaire ukrainien a dû improviser. «J’ai tout d’abord lancé une entreprise de vente d’essence pour redonner du travail aux anciens officiers de l’armée», raconte-t-il, campé au milieu des gerbes de blé. Sa première reconversion n’a toutefois pas duré, et l’ancien militaire est devenu paysan. «C’est un client incapable de payer qui m’a donné le terrain», indique ce débrouillard, qui règne sur un domaine de 500 hectares dans l’oblast de Poltava, à 350 kilomètres à l’est de Kiev. «C’est petit pour l’Ukraine», s’amuse-t-il. Ses terres font toutefois passer les 20 hectares de moyenne des fermes helvétiques pour des timbres-poste.

«Je remercie la Suisse», dit-il par l’intermédiaire de Sergueï, notre traducteur à l’accent texan. «Grâce à elle, le bio a fait son entrée dans l’histoire ukrainienne.» Depuis 2002, le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) conduit en effet un programme dont Vasily a pu bénéficier, et qui vise à soutenir l’agriculture sans pesticide dans le pays. Il prendra fin en 2018. «Nous avons dû surmonter un nombre invraisemblable de difficultés», raconte le chef de projet, Tobias Eisenring, dont l’enthousiasme a souvent dû composer avec l’épuisante bureaucratie ukrainienne. Au moment de tirer le rideau, cet employé de Fibl, une fondation argovienne spécialisée dans l’agriculture biologique et mandatée par le Seco pour mener sa politique sur place, se dit toutefois «très fier du résultat final».

«La Suisse a créé la filière bio ukrainienne»

Au commencement, il n’y avait rien. «Il a fallu créer une filière dans un pays pour qui le concept même de bio était inconnu», explique Tobias Eisenring. La stratégie a tout d’abord visé à la création d’un organe de certification. Ainsi naquit Organic Standard, première structure nationale capable d’inspecter et de certifier les exploitations biologiques du pays. Une fois l’organisme en place – celui-ci est désormais totalement indépendant des aides suisses –, son équipe s’est attelée au développement de la branche. Pour cela, il a démarché les rares exploitants ukrainiens déjà convaincus par une agriculture plus douce. Ces derniers ont ensuite été conseillés, certifiés, puis Tobias Eisenring les a aidés à trouver des acheteurs et les a convaincus de servir d’ambassadeurs lors de «field days», des foires agricoles destinées à répandre la bonne parole chez leurs homologues et à attirer l’attention de la presse locale. «Certains paysans font des centaines de kilomètres pour y venir», se réjouit-il.


C’est lors de l’une de ces journées que nous rencontrons par hasard Stefan Deubelbeiss, importateur agricole lucernois dont le dialecte ne pouvait être confondu avec l’idiome local: «Nous sommes ici pour inspecter la récolte», dit-il. Lorsqu’il a été contacté par la coopération suisse en 2012, la possibilité d’acquérir de très grandes quantités de grains chez un nombre réduit de producteurs l’a convaincu de travailler en Ukraine. Si les surfaces dévolues à l’agriculture biologique ne représentent que 1% du total des terres cultivées de l’ancienne république soviétique, elles correspondent à la superficie des cantons de Vaud et de Neuchâtel réunis. Et le mouvement s’amplifie. Encore inexistante il y a une dizaine d’années, la filière bio ukrainienne créée par la Suisse compte désormais plus de 400 opérateurs certifiés. Pour un budget dérisoire: 7,6 millions de francs investis.

L’agression russe booste l’agriculture

Le succès de la coopération suisse est dû à plusieurs facteurs, certains moins heureux que d’autres. L’engouement international pour des produits plus sains tout d’abord: 85% de la récolte bio est ainsi exportée, principalement dans l’UE, aux Etats-Unis et au Canada. La possibilité de vendre ces produits plus cher ensuite. Dans un pays où le salaire moyen stagne autour des 200 euros, les revenus supplémentaires générés par une production sans pesticide représentent un puissant argument pour les producteurs locaux. Enfin, si l’Ukraine jouit d’une terre parmi les plus fertiles du monde, le «chernozem» («sol noir»), celui-ci souffre de la culture intensive et du réchauffement climatique. Moins destructrice, l’agriculture bio permet de préserver le terrain, qui est devenu, bien malgré Kiev, la principale richesse nationale.


Le virage bio ukrainien s’explique en effet aussi sous un angle géopolitique. Après la révolution de 2014, le pays s’est enfoncé dans une crise qui a culminé par la perte du Donbass, aux mains des séparatistes pro-russes. Or, c’est là-bas que résidait la majorité de l’industrie lourde ukrainienne, premier secteur d’exportation du pays. Privée de ce secteur stratégique, l’Ukraine à genoux espère désormais beaucoup de ses produits agricoles, qui ont pris la place laissée vacante au sommet du podium des ventes à l’étranger. Ce d’autant plus que le pays déplore également l’annexion russe de la Crimée, ancienne destination touristique phare, et fait face à l’exode massif de sa population – 10 millions de personnes ont quitté le pays en trente ans. «L’essor du bio représente une lueur d’espoir dans une période extrêmement difficile», confirme Olga Trofimtseva, ministre adjointe aux Affaires agricoles pour l’intégration européenne.

«L’agriculture biologique est une priorité gouvernementale»

Cette lueur d’espoir, la ministre adjointe aimerait en faire un phare qui montrerait la voie pour que l’Ukraine s’impose comme une superpuissance agraire. «Selon l’ONU, notre pays aura un rôle déterminant pour répondre à l’explosion démographique mondiale», dit-elle. Assaillie par les journalistes auxquels elle répond en anglais, allemand et ukrainien, la populaire politicienne veut y croire. «L’Ukraine bénéficie d’une réputation de grenier de l’Europe. Nous voulons en profiter pour nous positionner dans le secteur porteur du bio, qui rapporte plus et préserve nos sols. C’est une priorité.» Elle loue l’action helvétique qui, dit-elle, a joué un rôle fondamental. «Nous aimerions que le projet suivant continue sur cette voie», sourit-elle.

Assistant du directeur de la coopération suisse en Ukraine, Viktor Shutkevych ne se prononce pas sur le souhait d’Olga Trofimtseva. Attablé face à une assiette de varenykys, des beignets à la viande que l’on retrouve dans tout restaurant traditionnel ukrainien, il mesure toutefois le chemin parcouru: «La première fois que j’ai évoqué la filière bio avec le ministre de l’Agriculture, un vieil homme dans le plus pur style soviétique, il m’a dit que c’était de la nourriture de luxe dont on n’avait pas besoin.» Entre-temps, la révolution de 2014 est passée, le ministre est parti profiter de sa datcha et le lobbying suisse a porté ses fruits. «Le gouvernement ukrainien pourrait adopter une loi pour encadrer l’activité dans les prochains mois, dit-il, c’est inespéré.» Il en attend beaucoup, notamment pour combattre les fraudes.

L’Ukraine n’est pas encore morte

Sous l’ombre d’un cerisier, Vasily Loban profite d’un peu de fraîcheur et évoque le futur. Il salue ce développement, et espère notamment que le gouvernement s’attachera à répondre au problème du moratoire sur la vente de terres. Héritage soviétique, l’Ukraine est en effet morcelée en millions de petites propriétés revenues aux ouvriers méritants des kolkhozes, les anciennes coopératives agricoles de l’URSS. Ses immenses champs, Vasily les loue à des centaines de personnes différentes. «C’est extrêmement compliqué d’aller parler avec autant de gens et ça entrave les investissements sur le long terme», dit-il.

Il regarde toutefois l’avenir d’un œil positif. Parti de rien, il est désormais certifié Bio Suisse. Les fruits de sa récolte se retrouvent ainsi chaque année sur les étals helvétiques. «Ce n’était pas gagné d’avance, plaisante l’ancien militaire. Piloter un jet c’est une chose, mais un tracteur, c’est une autre paire de manches!» Optimiste de nature, il est à l’image de son pays: résilient. «Shche ne vmerly Ukrainy ni slava ni volya», se nomme l’hymne du pays: «L’Ukraine n’est pas encore morte.»


Ce reportage a pu être réalisé grâce à une invitation du SECO.

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