Les rivalités entre associations menacent de plomber le dispositif genevois de prévention du sida. C’est en substance le message du rapport d’un audit, réalisé ce printemps par l’Université de Zurich, et que Le Temps a obtenu. «Les guerres intestines que mènent certaines organisations de façon latente affectent, sans doute, la qualité du travail et les bénéficiaires», écrivent les experts, notant que ce «climat de concurrence» a été relevé dès 2005 dans d’autres rapports. Pour eux, la situation nécessite «un leadership plus affirmé que par le passé de la part des instances étatiques cantonales», lesquelles manqueraient de ressources humaines pour piloter un appareil local «qui brille par son foisonnement d’activités éparses».

C’est à l’occasion d’un changement de la stratégie nationale que Genève, comme Zurich, a fait expertiser son dispositif de prévention du virus de l’immunodéficience humaine (VIH), celui qui déclenche le fatal sida, s’il n’est pas endigué avec succès par les trithérapies introduites en 1996. Berne a cofinancé ces études. L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) avait auparavant sollicité des spécialistes pour renouveler son programme en la matière. Fin 2010, alors que la Suisse apparaissait comme le troisième pays d’Europe occidentale le plus touché par de nouvelles infections au VIH, le conseiller fédéral Didier Burkhalter dévoilait la tactique qui prévaudra jusqu’en 2017.

D’une part, le combat contre le virus doit s’élargir aux autres infections sexuellement transmissibles (IST), lesquelles sont en recrudescence et peuvent causer des lésions qui facilitent la transmission du VIH. En outre, si un bon niveau général d’information doit être maintenu, les spécialistes prônent d’investir l’argent surtout «là où se trouve le virus».

Où donc? Géographiquement, il s’agit des cantons urbains (Zurich et Genève en tête) où se produisent 80% des contaminations au VIH dues à des rapports hétérosexuels et 98% de celles consécutives à un rapport entre hommes. Il faut en plus cibler les groupes les plus vulnérables. A Genève, comme ailleurs, l’effort doit porter sur ce que le milieu nomme les HSH, les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes – catégorie incluant les gays assumés mais aussi les mâles qui vivent de façon plus calfeutrée cette part de leur sexualité. Les toxicomanes par injections et les prostitués sont aussi concernés. Enfin, et c’est une réalité très sensible à Genève, le virus frappe fort dans les populations migrantes, parfois clandestines, issues notamment de pays subsahariens où l’épidémie fait rage.

En sondant la situation genevoise, les auditeurs ont relevé des failles et des doublons. Si l’école publique est bien couverte en termes de prévention, on ignore ce qu’il en est des établissements privés. Le suivi des prisonniers constitue une autre faille derrière laquelle «se cache toute la problématique des personnes marginalisées, en particulier des migrants sans papiers». Pour eux, l’accès aux soins finit par se heurter à un écueil financier.

Les experts se déclarent frappés par «les critiques parfois assez virulentes formulées à l’égard du GSG», le Groupe sida Genève, principal récipiendaire des subsides publics. D’autres associations, moins bien loties, évoquent une collaboration «parfois assez tendue» avec le GSG et restent sceptiques face à son travail. Des difficultés de coopération sont dénoncées par le Programme santé migrants des hôpitaux et par l’association homosexuelle Dialogai. Celle-ci s’est vue accorder par Berne le leadership pour la prévention auprès des HSH en Suisse romande, ce qui n’empêche pas le GSG de s’activer également sur ce terrain, avec d’autres stratégies. Voilà qui «met sérieusement en péril le travail auprès des populations cibles» et pourrait bloquer «les innovations et le développement de stratégies cohérentes dans le domaine», pointe le texte.

Mercredi, le Conseil d’Etat a débloqué une aide annuelle de près de 5,2 millions de francs pour les entités actives dans la prophylaxie du VIH sur la période 2013-2016. Le Grand Conseil doit encore se prononcer. Le directeur général de la Santé, Adrien Bron, assure avoir intégré les conclusions de l’audit. «Des montants importants sont, à juste titre, allouées à ce domaine et il faut s’assurer de leur bon usage», réagit le haut fonctionnaire. Selon lui, grâce à une réorganisation des services, l’Etat pourra mieux piloter la prévention. Une coopération accrue est exigée des entités subsidiées et la maîtrise des actions HSH est donnée, comme le prône l’audit, à Dialogai, qui bénéficie d’une «légère réorientation» des ressources en sa faveur.

Cette réallocation ne saute toutefois pas aux yeux quand on compare les montants avec ceux de la précédente enveloppe quadriennale. «Les petites associations comme Dialogai sont certes plus réactives, mais ne pourraient pas gérer une multiplication de leur subside, explique le cadre. Le GSG reste le vaisseau amiral.» Toutes les associations subventionnées ont vu leur allocation réduite de 5% à la suite des efforts d’économie de l’Etat. Pour Dialogai, la coupe sera plus douce. «Il est heureux que cette réduction soit moindre que prévu, mais nous aurons moins d’argent qu’avant tout en devant assumer un nouveau mandat de coordination, réagit Michael Häusermann, coordinateur santé de Dialogai. Et cela, alors que les HSH restent le groupe le plus touché par le virus.»

Pour sa part, le GSG déplore les «pressions» de l’OFSP pour lui faire abandonner ses activités de prévention auprès des HSH, au profit des seules organisations homosexuelles. Or, selon le GSG, les données épidémiologiques valident la pluralité des approches qui a prévalu jusqu’ici à Genève où seules 26,6% des infections concernent des rapports homosexuels, contre 65,7% à Zurich. Président du GSG, Didier Bonny joue toutefois l’apaisement: «La commission de coordination qui sera mise en place en janvier sera une bonne chose. Il faut éviter de jouer les uns contre les autres, sinon tout le monde sera perdant.»

Malgré les lacunes relevées par l’audit, le tableau ne doit pas être assombri. Le nombre de nouvelles séropositivités a décru de près de 50% à Genève depuis 2008, relevait mercredi le gouvernement genevois. Mais en l’état de la médecine, chaque nouveau cas débouche, la plupart du temps, sur un traitement à vie. Selon l’OFSP, cette prise en charge a coûté au système suisse plus de 200 millions de francs en 2008 et augmentait chaque année de 10%. A cette aune, les sommes vouées à la prévention peuvent apparaître comme un investissement.

«Il faut éviter de jouer les uns contre les autres, sinon tout le monde sera perdant»