Les gens de Saint-Jean appellent cela la couverture. Long déroulé de béton sous lequel cheminent des voies ferrées. Dans les années 1980, il était question d’ouvrir en surface une enfilade de locaux commerciaux. C’était compter sans une poignée d’habitants qui depuis ont fait des petits. «Il était inconcevable que Saint-Jean devienne un quartier de mômiers (puritains) ou un désert culturel!» raconte Pierre Varcher, enseignant à la retraite, l’une des mémoires des lieux.

Une maison de quartier a donc poussé puis des ateliers familiaux, une bibliothèque, une ludothèque. La couverture de Saint-Jean est désormais citée en exemple, usant sans modération de la démocratie participative via son Forum 1203, espace d’informations et de débats. Que lui manquait-il encore? Un bistrot évidemment. Pas n’importe lequel: associatif. Et pas n’importe comment: on y mangera surtout local.

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Il a ouvert le 5 mai dernier. L’idée était ancienne mais elle a mûri durant le covid. Pour rompre l’isolement de certains, surtout des plus anciens, la maison de quartier a délivré des repas, à domicile, prétexte pour frapper à la porte et s’enquérir des uns et des autres. «Ce fut compliqué à mettre en place et on s’est dit que si l’on avait eu une vraie cuisine, tout aurait été plus simple», explique Coline de Senarclens l’une des porteuses du projet avec ses amis Sabrina et Oskar. Elle avait déjà ouvert, à l’été 2018, une petite buvette appelée La Fraîche. Trois ans plus tard, La Fraîche est devenue une association et un bistrot de 60 places posé sur la couverture de Saint-Jean, au 15 avenue des Tilleuls. «Nous avions trois priorités: le bien manger, les rencontres, le partage d’idées», résume Coline.

La Coopérative Renouveau de Saint-Jean leur loue l’arcade et la plateforme Impact des Services industriels genevois qui soutient des projets liés à la transition énergétique a fourni des conseils en recherche de financements. «Un mois de crowdfunding durant le covid a permis de réunir 55 000 francs», se félicite Coline. De quoi acheter vaisselle, meubles, tables, chaises et fourneaux. Coline a récupéré chez elle une longue table en bois de chêne genre familiale et l’a traînée jusqu’à La Fraîche. Un bricoleur a imaginé un système permettant de monter et descendre à volonté le plateau de ladite table. «Du coup, elle est multifonctionnelle, une personne peut y glisser par exemple son fauteuil roulant, les télétravailleurs sont tous à hauteur et les enfants pourront y fabriquer de la confiture d’abricots du Valais. On veut mettre en place des cours de cuisine avec les anciens, redonner un coup de jeune aux vieilles recettes.»

Promotion du végétarisme

La bière zurichoise et genevoise (Du Virage de la distillerie de Saconnex-d’Arve) est extraite par tireuse, tout comme les vins genevois, vaudois et du sud de la France (directement du fût). Beaucoup de boissons sont faites maison comme le thé froid «pour éviter les transports et les déchets». La Fraîche promeut le végétarisme pour s’émanciper autant que possible de la production animale. Mais la charcuterie n’est pas pour cela interdite d’assiette. «On met la pression sur les fournisseurs pour que cela soit le plus traçable et équitable possible. Nous veillons notamment sur la provenance et la qualité des produits de la mer», poursuit Coline de Senarclens.

La Fraîche est ouverte du mardi au samedi, non-stop du matin au soir. Ce midi-là, Alex, le chef originaire de Cognac, proposait un plat intitulé «Quand le chasseur devient jardinier». Aubergines à la Bordelaise avec patates à la Périgourdine, chanterelles, sauce au vin et liqueur de café. Un délice. Plaisir aussi, ces animations à venir. Des programmations musicales, un groupe burkinabé le 13 juillet et un repas de soutien à l’association Nyentaga Suisse (scolarités et formations offertes à des jeunes du Burkina Faso). Le chanteur Sarclo est programmé aussi en juillet. D’autres bistrots associatifs ouvrent: La Turbine à la rue de la Coulouvrenière, l’Auberge des Vergers, dans l’écoquartier de Meyrin, montée sous forme de coopérative. La Fraîche est aussi une adresse militante. On soutient ici l’initiative cantonale pour plus d’habitat coopératif; 5% du parc de logements à Genève contre 20% à Zurich. L’objectif est d’atteindre 10% d’ici à 2030. «On doit aux coopératives l’ouverture d’un joli bistrot de quartier comme celui-ci», dit une dame en terrasse.