«Taxer la main-d’œuvre immigrée coûterait 190 millions à Genève»

Migration L’idée d’une redevance sur le personnel étranger fait débat

Blaise Matthey, directeur de la FER, s’étrangle

L’idée de taxer la main-d’œuvre immigrée, lancée par le professeur Reiner Eichenberger, et la proposition du PS de financer un fonds d’intégration par des contributions des entreprises qui emploient du personnel étranger déclenchent de nombreuses réactions. Dans la presse dominicale, Christoph Blocher a jugé la proposition du professeur Eichenberger «digne d’intérêt». Des spécialistes du droit européen ont averti: exiger une redevance sur la main-d’œuvre étrangère est contraire à l’accord sur la libre circulation des personnes.

Le PS a étudié différents modèles dans son «concept de mise en œuvre» de l’initiative «Contre l’immigration de masse» (LT du 17.10.2014): taxe par employé immigré, taxe de branche, fonds d’intégration de la main-d’œuvre étrangère financé par les employeurs, car ce sont eux qui prennent la décision de recruter du personnel à l’étranger et favorisent ainsi l’immigration. Directeur de la Fédération des entreprises romandes à Genève, Blaise Matthey est très remonté contre le brassage d’idées qui remue la Suisse depuis l’acceptation de l’initiative de l’UDC, le 9 février.

Le Temps: Le Parti socialiste considère que ceux qui soutiennent l’immigration, en l’occurrence les entreprises qui recrutent à l’étranger, doivent en supporter les coûts par des contributions servant à financer un fonds d’intégration. Qu’en pensez-vous?

Blaise Matthey: Je suis resté assis sur ma chaise quand j’ai découvert cette proposition. Le PS oublie-t-il qu’il favorise lui-même l’immigration? Son président, Christian Levrat, a-t-il conscience de la portée de cette proposition? Comme l’initiative sur l’immigration a été refusée par la moitié de la population, c’est donc la moitié de la Suisse qui devrait financer un tel fonds et pas uniquement les entreprises. Cette proposition me paraît totalement incohérente.

– L’idée d’un fonds d’intégration de la main-d’œuvre étrangère est-elle en soi mauvaise?

– Je ne vois surtout pas à quoi ce fonds servirait. A financer des cours? Des cours de quoi? La meilleure intégration, c’est précisément le travail. Ce fonds me paraît donc inutile. Et les chiffres me font bondir. Le projet du PS parle de 300 millions par an. Aujourd’hui, l’intégration coûte 13 millions à la Confédération. Cette idée me paraît décidément peu aboutie.

– Le PS a aussi examiné la possibilité d’introduire une taxe de branche liée à la dépendance de chaque secteur par rapport à la main-d’œuvre étrangère. Serait-ce faisable?

– La notion de branche est à géométrie variable. Les critères qui les définissent sont très divers. Cela peut relever des statistiques ou des conventions collectives de travail. On n’est plus au XIXe siècle. De nombreuses entreprises, comme le commerce de détail, recoupent plusieurs branches. On risquerait de tomber très vite dans l’arbitraire.

– Le professeur Reiner Eichenberger défend son idée de taxe en disant qu’elle permet de gérer les flux de personnes par les prix. N’est-ce pas une approche intéressante?

– Cette proposition aura pour effet de tuer l’économie transfrontalière. Une région comme Genève, où il manque environ 60 000 postes par rapport à la population résidante, a besoin de la migration, tout comme les autres zones frontalières. Avec cette taxe, elles seraient pénalisées par rapport aux régions qui connaissent un marché du travail plus local. J’ai fait des estimations. 38 000 permis sont alloués à Genève chaque année. A 5000 francs par permis, la proposition du professeur Eichenberger comme celle du PS coûterait près de 190 millions aux entreprises genevoises.

– Le professeur Eichenberger estime que son idée de fait pas obstacle à la circulation transfrontalière et ne serait donc pas incompatible avec l’accord sur la libre circulation des personnes…

– Je ne suis pas sûr que cette proposition ne soit pas discriminatoire. Au lieu de lancer des idées à tort et à travers comme on le fait depuis le 9 février, je pense qu’on serait bien inspiré de relire le texte de l’accord sur la libre circulation des personnes.

ö Reiner Eichenberger: «Mon idée d’imposition des immigrés ne crée pas de discrimination et peut être acceptée par l’UE»: page 14