GENEVE

Blanchiment aggravé et faux au centre du futur procès du réseau genevois d'Alfred Sirven

En 141 pages, l'acte d'accusation du procureur général retrace l'histoire du trésor caché par le plus célèbre fuyard de France. Cinq personnes, liées à une société financière de la place et impliquées dans ce dossier, comparaîtront en juin devant la Cour correctionnelle.

Il s'agit sans doute de la plus importante affaire de blanchiment d'argent jamais soumise à un jury genevois. La Chambre d'accusation a ordonné vendredi le renvoi en jugement des cinq protagonistes impliqués dans le camouflage du trésor occulte d'Alfred Sirven, grand argentier et spécialiste des opérations souterraines d'Elf Aquitaine à l'époque où le groupe pétrolier était victime de détournements colossaux. Les 141 pages de l'acte d'accusation du procureur général Daniel Zappelli retracent le parcours tortueux de quelque 46 millions de francs, ainsi que le rôle joué par les différents acteurs de la bande. Un financier, une directrice de société, un expert-comptable, un homme de paille et un avocat se retrouveront donc sur le banc de la Cour correctionnelle. Convoqué dans un délai record pour parer à la menace d'une prescription, le procès doit commencer le 14 juin prochain. «Sir Alfred», comme il se faisait appeler lors de sa cavale dans les faubourgs de Manille, figure en bonne place sur la liste des témoins du Ministère public.

Les cinq coaccusés de ce dossier, 38 classeurs fédéraux, sont tous liés de près ou de loin à la société genevoise K & M Finance. Spécialisée dans la gestion de fonds et dirigée par un Irano-Suisse, celle-ci se trouve en 1997 en état de surendettement. Cette même année, Alfred Sirven devient l'homme le plus recherché de France. Avant de s'envoler pour les Philippines, l'ancien directeur des affaires générales d'Elf a pris la précaution de vider ses comptes lausannois et bernois, «Langouste», «Lille», ou «Miou», et de transférer ses millions vers la principauté du Liechtenstein. Il souhaite toutefois trouver des personnes discrètes, susceptibles de gérer son pactole tout en évitant que la justice ne puisse mettre la main dessus, et fait appel à un de ses amis, suisse, un gérant de fortune dit «Roro». C'est ce dernier qui contacte le directeur de K & M Finance afin de lui soumettre la requête d'Alfred Sirven. «Roro», sixième inculpé de cette affaire, sera le grand absent du procès. Il est décédé d'un arrêt cardiaque il y a deux mois.

Retour donc en 1997 où, selon l'acte d'accusation, l'administrateur de la société genevoise se laisse rapidement tenter par l'opportunité que constitue l'offre de gérer les millions du célèbre fugitif. Toujours d'après les éléments retenus par le procureur général, une réunion s'est tenue le 14 avril 1997 à l'étude de l'avocat impliqué, réunion durant laquelle l'identité du bénéficiaire des fonds, soit Alfred Sirven, est confirmée par le représentant des fondations liechtensteinoises. Commencent alors la création d'une myriade de sociétés, la quête d'un client grec qui servira d'homme de paille, les déclarations mensongères, les transferts bancaires mais aussi les transports physiques d'argent. Lors d'un premier voyage à Vaduz, le patron et le comptable de K & M retirent 46 millions de francs, versent une partie sur d'autres comptes et rapatrient 9 millions en liquide à bord d'une voiture. Le 28 août 1997, ce sont cette fois 17 millions de francs qui sont ramenés dans des valises à Genève et versés sur un compte de l'ex-SBS. En 1999, précise encore l'acte d'accusation, le financier irano-suisse se rend en compagnie de la directrice de la société aux Philippines pour y rencontrer Alfred Sirven. C'est la seconde fois que ce client hors norme et son gestionnaire se voient. Une première entrevue avait déjà eu lieu en Allemagne durant l'été 1997.

Qu'est-il advenu de la fortune du grand argentier? Il semble que 16 millions aient été remis à «Roro» pour qu'il les fasse parvenir à Alfred Sirven lors de sa cavale. D'autres versements auraient été effectués sur les comptes de ce dernier à Dubaï et à Beyrouth. Le patron de K & M Finance assure, de son côté, avoir subi des pertes sur investissement de l'ordre de 12 millions de francs. C'est enfin un solde de 11 millions que la justice genevoise a pu saisir au printemps 2001, lorsque ce volet a éclaté. Si le magot semble avoir fondu comme neige au soleil, le patron de K & M aurait su tirer parti d'une gestion même calamiteuse. D'après le calcul du Parquet, ce dernier aurait ainsi réalisé en commissions, rétrocessions sur des opérations bancaires, honoraires, gains et appropriations des revenus, quelque 13,5 millions de francs en quatre ans, «soit environ 800% du total des produits d'exploitation dégagés par K & M Finance pour l'année 1998».

En résumé, le Ministère public a eu la main lourde pour qualifier les agissements des accusés. Pour tous les cinq, le procureur général retient la coactivité de blanchiment aggravé commis en bande et par métier ainsi que des faux dans les titres. Selon l'acte de renvoi, les intéressés se sont soigneusement réparti les rôles au sein d'une structure financière, administrative et logistique afin de permettre un blanchiment durable des fonds détournés au préjudice d'Elf Aquitaine.

De ce sombre tableau, chaque protagoniste tentera au mieux de se distancier. Notamment l'homme de loi et ancien président de la commission judiciaire du Parti radical, défendu par Me Pascal Maurer. Le patron de K & M est, quant à lui, conseillé par Me Christian Lüscher, le comptable par Me Denis Mathey et l'homme de paille grec par Me Marc Bonnant. La directrice n'a pas d'avocat. Enfin, Elf Aquitaine, partie civile, sera représentée par Me Bruno de Preux, au cours de ces débats qui s'annoncent animés.

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