L'histoire troublée de l'absinthe devrait connaître un ultime rebondissement l'année prochaine. Interdite depuis le début du XXe siècle en Suisse puis en France, la «Fée verte» devrait être légalisée dans moins de 18 mois. C'est en tout cas le pronostic donné par le conseiller aux Etats Jean Studer à Marc Treboux, chimiste cantonal neuchâtelois. «Une initiative parlementaire a été déposée en ce sens en décembre 2002, expose ce dernier. Si les choses se passent normalement, les chambres devraient donc se prononcer sur l'abrogation de l'article 11 de la loi sur les denrées alimentaires – qui concerne exclusivement l'absinthe – en décembre 2004. A ma connaissance, il n'existe pas d'opposition au projet.»

Une perspective qui inquiète une majorité des quelque quarante producteurs clandestins qui œuvrent au Val-de-Travers et alentours. Pour eux, le mythe et le succès de l'absinthe sont intimement liés à la clandestinité. Avec la légalisation et l'obtention de l'Indication géographique protégée (IGP) qui devrait suivre, le breuvage perdrait une bonne partie de son mystère et donc de son attrait. De plus, l'obligation de suivre des normes de production précises risque de décourager des petits producteurs attachés à une recette familiale transmise de génération en génération.

Le mythe est-il soluble dans la légalité?

Yves Kübler ne partage pas cette inquiétude. Pour le distillateur et inventeur de «L'Extrait d'absinthe», le mythe est antérieur à l'interdiction. Il remonte au début du XIXe siècle, quand les artistes parisiens se sont approprié «la morphine des poètes». Vers 1830, les romantiques du quartier Latin et du Palais-Royal, Musset en tête, sont les premiers à succomber à son charme vénéneux. La célébrissime oreille coupée de Van Gogh reste elle aussi liée aux effluves d'absinthe: en décembre 1888, après une violente dispute avec Gauguin, le peintre, méchamment ivre, se tranche un morceau de l'oreille gauche dont, dit la légende, il fera cadeau à une prostituée. Toulouse-Lautrec était lui aussi un consommateur assidu de «bleue». Il n'était pas rare qu'il passe derrière le bar du Moulin-Rouge pour servir son cocktail «maiden blush» (mélange explosif alliant absinthe, mandarine, vin rouge, fine et champagne) aux invités de ses vernissages.

Concernant l'avenir incertain de plusieurs alambics, Yves Kübler relativise: «La légalisation et l'IGP ne sont pas synonymes d'arrêt de mort pour les clandestins. Bien sûr, ça va en éliminer quelques-uns. Mais les autres s'adapteront. Nous serons ainsi sur un pied d'égalité. Car aujourd'hui, nous sommes les seuls à payer la TVA, les impôts et une concession de distillation.»