Forte tension, vendredi après-midi, à Moutier. Dans la rue surtout. La venue de Christoph Blocher pour souffler les dix bougies de l'Assemblée interjurassienne (AIJ) a généré deux manifestations d'hostilité. Celle de 80 altermondialistes qui ont défilé et bloqué la rue principale durant quatre heures, encadrés par un impressionnant déploiement de policiers. Rien à voir avec le conflit jurassien, les manifestants en voulaient au conseiller fédéral UDC. Une délégation a pu s'entretenir avec lui.

Puis, en fin d'après-midi, la manifestation du groupe Bélier, avec une centaine de jeunes séparatistes déterminés à s'inviter aux agapes officielles. Les deux fois, le maire socialiste et autonomiste de Moutier, Maxime Zuber, s'est posé en négociateur à succès. Il est à l'origine de l'entrevue des altermondialistes avec Christoph Blocher; il a ensuite convaincu les Béliers de renoncer à leurs desseins et à toute violence, à la condition, réalisée, de distribuer leur tract aux invités officiels. Une déclaration qui demande à l'Assemblée interjurassienne de «sortir de sa léthargie», la prévenant qu'«un deuxième faux départ serait éliminatoire». Il y a bien eu quelques scènes d'énervement dans la rue, des excités ont été embarqués par la police, mais les débordements craints ont été évités.

Ainsi, malgré quelques cris venant du dehors, l'AIJ a pu tenir, en présence du responsable des affaires jurassiennes au Conseil fédéral, Christoph Blocher, sa 55e séance, dix ans après la première, le 11 novembre 1994. Les gouvernements bernois et jurassiens, sous l'égide du Conseil fédéral, avaient alors assis autour d'une même table douze représentants du Jura bernois et douze du canton du Jura, pour renouer le dialogue rompu après les plébiscites d'autodétermination, imaginer des coopérations pragmatiques et initier un processus qui règle le conflit institutionnel. «Vous avez fait du bon travail, a salué Christoph Blocher. Vous avez réussi le pari du dialogue, vous vous parlez sans tabou. J'espère ramener de cet esprit pour mes collègues du Conseil fédéral.»

Le défi semblait pourtant hors d'atteinte en 1994, les rapports politiques entre Jurassiens du canton et Jurassiens bernois étant carrément hostiles. «Le chemin parcouru ne manque pas d'impressionner qui veut bien prendre un peu de recul», s'est félicité le ministre bernois Mario Annoni. «De nombreuses passerelles se sont reconstruites», a renchéri son homologue jurassien Jean-François Roth.

Un canton à six districts?

Non contente d'avoir opéré la réconciliation et initié des coopérations, l'AIJ se plonge dans la principale et la plus délicate de ses tâches: étudier les contours d'un nouveau canton du Jura à six districts, rassemblant le Jura et le Jura bernois. Elle a adopté la feuille de route qui fixe la méthode et le calendrier: elle rendra sa copie à fin 2006. A moins que l'adoption programmée par le parlement jurassien, mercredi prochain, de l'initiative «Un seul Jura», perturbe ses plans. Jean-François Roth ne le souhaite pas et estime qu'«à l'issue du processus, la population du Jura bernois disposera d'un véritable choix», la réunification ou le statut particulier que le canton de Berne vient de lui octroyer.

A la tribune, remarquable d'aisance, Christoph Blocher a éludé les écueils institutionnels, pour encourager les Jurassiens à réaliser un projet commun: donner corps à l'Arc jurassien des microtechniques. Et de formuler le vœu que, «lorsqu'on évoquera à l'avenir le Jura et le Jura bernois, vienne à l'esprit l'image d'une collaboration et d'une dynamique intercantonales».